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ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME DIXIEME.
sous PRESSE
Pour paraître chez le même libraire. CHEFS-D'OEUVRE DU THÉÂTRE ÉTRANGER
( ALLEMAITD , ANGLAIS, DANOIS, ESCLAVON , ESFAGNOI-, HOLLANDAIS ITALIEN, RUSSE, SUEDOIS, CtC. )
Vingt volumes in-8°.
Traduits par MM. Aignan, Andrieux, membres de l'académie française; le baron de Barante, Cohen, Esménard, Guizard , GuizoT, Labaumélle, Merville, Charles Nodier, Pichot , Remusat, le comte de Sainte- Aulaire , Trognon, etViLLEMAiN, membre de l'académie française.
Le premier volume paraîtra le lo décembre prochain. Prix : 6 fr. le volume , papier satiné.
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LETOURNEUR.
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE ET COKfil&ÉE
PAR F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON ;
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SHAKSPEARE;
PAR F. GUIZOT.
TOME X.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL.
M. DCCC. XX.
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PREMIÈRE PARTIE
DE HENRI IV,
ROI D'ANGLETERRE, TRAGÉDIE,
ToM. X. Shulspears,
NOTICE SUR LA PREMIÈRE PARTIE
DE HENRI IV.
Ijes commentateurs domient à celte pièce le titre de comédie ^ et en effet , bien que le sujet appartienne à la tragédie , l'intention en est co- mique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois spontanément de la situation des personnages introduits pour le ser- vice de l'action tragique; ici, non-seulement une partie de l'action roule absolument sur des personnages de comédie , mais encore la plupart de ceux que leur rang , les intérêts dont ils s'occupent , et les dangers auxquels ils s'expo- sent pourraient élever à la dignité de personna- ges tragiques , sont présentés sous l'aspect qui appartient à la comédie , par le côté faible ou bizarre de leur nature. L'impétuosité presque puérile du bouillant Hotspur, la brutale origi-
4 NOTICE
nallté de son bon sens y cette humeur d'un sol- dat contre tout ce qui veut retenir un instant ses pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux , fanfaron , charlatan en même temps que hrave, qui tient tête à Hotspur tant que celui-ci le menace ou le contrarie , mais cède et se retire aussitôt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre de la crainte du ri- dicule , est une conception vraiment comique. 11 n'y a pas jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas , qui n'aient aussi leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de même^ mais tout cède à celui d'Hotspur, auquel la teinte comi- que qu'a reçue son caractère n'ôte rien de l'inté- rêt qu'il inspire. On s'attache à lui comme à l'Alceste du Misanthrope , à un grand caractère victime d'une qualité que l'impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses propres idées ont tournée en défaut. On voit le brave Hots- pur acceptant l'entreprise qu'on lui propose avant de la connaître , certain du succès dès qu'il est frappé de l'idée de l'action j on le voit
SUR HENRI IV. 5
perdant successivement tons les appuis sur les- quels il avait compte , abandonné ou trahi par ceux qui l'ont entraîné dans le danger , et comme poussé par une sorte de fatalité vers l'abîme qu'il n'aperçoit qu'au moment oii il n'est plus temps de reculer, et oîx il tombe en ne regrettant que sa gloire. C'est là sans doute une catastrophe tragique , et le fond de la pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri Y vers la gloire , en exigeait une de ce genre ; mais la peinture des égaremens de la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus impor- tante de l'ouvrage , dont le caractère principal est Falstaff.
Falstaff est l'un des personnages les plus célè- bres de la comédie anglaise , et peut-être aucun théâtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce serait un spectacle assez triste que celui des emporte- mens d'une jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V,dans des mœurs aussi rudes que celles de son temps , si , au milieu de cette grossière débauche , des habitudes et des prétentions d'un genre plus relevé ne venaient former contraste et jouer un rôle d^autant plus amusant qu'il est plus déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire
6 NOTICE
porter sur le prince qui s'avilit le ridicule de cette inconvenance; mais quand Shakspeare n'eût pas été le poëte de la cour d'Angleterre , ni la vraisemblance , ni Fart ne lui permet- taient de dégrader un personnage tel que Henri Y ; il a soin , au contraire, de lui conser- ver partout la hauteur de son caractère et la su- périorité de sa position ; et Falstaff , destiné à nous amuser, n'est admis dans la pièce que pour le divertissement du prince.
Fait pour être un homme de bonne compa- gnie 5 Falstaff n'a pas encore renoncé à toutes ses prétentions en ce genre ; il n'a point adopté la grossièreté des situations oii le rabaissent ses vices; il leur a tout livré excepté son amour- propre; il ne s'est point fait un mérite de sa crapule , il n'a point mis sa vanité dans les ex- ploits d'un bandit : les manières et les qualités d'un gentilhomme , c'est encore à cela qu'il tiendrait s'il pouvait tenir à quelque chose ; c'est à cela qu'il prétendrait s'il lui était permis d'avoir, ou possible de soutenir une prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les af- fecter toutes , dût ce plaisir lui valoir un affront ; sans y croire , sans espérer qu'on le croie , il
SUR HENRI IV. 7
faut à tout prix quil réjouisse ses oreilles de réloge de sa bravoure , presque de ses vertus. C'est là une de ses faiblesses, comme le goût du vin d^Espagne une tentation à laquelle il ne lui est pas plus possible de résister j et la naïveté avec laquelle il y cède , les embarras oii elle le met , l'espèce d'impudence hypocrite qui l'aide à s'en tirer, en font un personnage extraordinai- rement plaisant. Les jeux de mots, bien que fré- quensdans cette pièce, y sont beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus sérieux, et ils y sont infini- ment mieux placés. Le mélange de subtilité que Shakspeare devait à l'esprit de son temps , n'empêche pas que dans cette pièce , ainsi que dans celles oii nous allons voir reparaître Fais- taff , la gaieté ne soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre ouvrage du théâtre anglais.
La première partie de Henri IV parut , à ce que l'on croit, en 1^97.
F. G.
PREMIÈRE PARTIE
DE HENRI IV
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PERSONNAGES.
LE ROI HENRI IV.
HENRI, prince de Galles, 1 ci j ■
JEAN, prince de Lancastre, j
LE COMTE DEWESTMORELAND,-!
SIR WALTER BLOUNT , j P^i'tisans du roi.
THOMAS PERCY, comte de Worcester.
HENRI PERCY, comte de Northumberland.
HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR , son fils.
EDMOND MORTIMER, comte de la Marche.
SCROOP, archevêque d'York.
ARCHIBALD, comte de Douglas.
OWEN GLENDOWER.
SIR RICHARD VERNON.
SIR JEAN FALSTAFF.
POINS.
GADSHILL.
PETO.
BARDOLPHE.
LADY PERCY , femme de Hotspur , sœur de Mortimer.
LADY MORTIMER, fille de Glendower , et femme de Mor- timer.
QUICKLY , hôtesse d'une taverne à East-Cheap.
LORDS, OFFICIERS, SHÉRIF, CABARET] ER, GARÇON DE CHAMBRE , GARÇONS DE CABARET , DEUX VOI- TURIERS, VOYAGEURS, suite.
La scène est en Angleterre.
PREMIÈRE PARTIE
DE HENRI IV
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un appartement dans le palais.
Entrent LE ROI HENRI, WESTMORELAND , sir WALTER BLOUNT et d'autres.
LE ROI.
JjATTUs d'orages , e'puisés de fatigue comme nous le sommes , tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre sa respiration , et nous annoncer d'une voix entrecoupe'e les nouvelles mêlées que nous devons aller commencer sur de loin- tains rivages... Les abords <^') de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du sang de ses propres enfans. La guerre ne sillonnera plus son sein de tranchées , n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers ennemis. Ces yeux irrités qui na- guère comme les météores d'un ciel orageux , tous d'une même nature , tous formés de la même suh-
12 HENRI IV.
stance, se venaient rencontrer dans le choc des par- tis aux mains et dans la mêlée furieuse des massa- cres civils , maintenant dans des rangs unis et bien ordonne's se dirigeront tous vers un même but, et ne chercheront plus en ennemis , leurs connaissan- ces, leurs parens, leurs allies. Le tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal ren- gainé couper son propre maître. Maintenant donc , ami, soldat du Christ, enrôlé sous sa croix sainte, pourlaquelle nous nous sommes engagés à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses pieds divins, cloués , il y a quatorze cents ans , pour notre avan- tage sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je n'ai pas besoin de vous dire : cela sera, donc ce n'est pas encore aujour- d'hui que nous nous rassemblons pour le départ. Maintenant , Westmoreland , mon cher cousin , ren- dez-moi compte de ce qui fut arrêté hier au soir dans notre conseil, pour hâter une expédition si chère.
WESTMORELAND.
Mon souverain , on discutait avec ardeur les moyens de l'exécuter promptement, et seulement hier au soir on avait arrêté plusieurs des dépenses qu'elle exige , lorsqu'à travers ces débats survint tout à coup un courrier de Galles , chargé de fâ- cheuses nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer qui conduisait les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages
ACTE 1, SCÈNE I. i3
de Glendower, est tombé entré les mains Féroces de ce Gallois. Mille de ses soldats ont été massacrés ; et les Galloises ont exercé sur leurs cadavres de telles horreurs , leur ont fait subir des mutilations si bru- tales, si infâmes, qu'on ne peut sans honte les redire ou les indiquer.
LE ROI.
Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il pa- raît, empêché de donner suite à l'affaire de la Terre- Sainte.
WESTMORELAND.
Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec d'autres ; car il en est venu du Nord annon- çant des troubles plus fâcheux encore : et les voici. Le jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, le vaillant Hotspur , ce jeune Henri Percy, et le brave Archi- bald , cet Écossais tout plein de valeur et de re- nommée , se sont livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous en sont par- venues que comme par le bruit de leur mousquete- rie, et accompagnées seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à cheval au moment oii la lutte s'acharnait avec le plus d'opi- niâtreté , totalement incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.
LE ROL
Un ami plein d'affection et d'habileté, sir Walter Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette résidence ; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le comte Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les
i4 HENRI IV,
plaines d'Holmedon dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake , comte de Fife , et fils aîné du vaincu Douglas *^^) , les comte d'Athol, de Murray, d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une riche conquête ? Eh , cousin , qu'en dites- vous ?
WESTMORELAND,
Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter un prince.
LE ROI.
Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais faire le péché d'envie contre Northumber- land quand je le vois père d'un fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'or- gueil de la fortune caressante, tandis que moi spec- tateur de sa gloire , je vois la débauche et le déshon- neur souiller le front de mon jeune Henri. 0 plût au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glis- sant dans la nuit , a tiré pour les échanger nos en- fans des langes , et qu'elle a nommé le mien Percj , et le sien, Plantagenetî Alors j'aurais son Henri, et lui, il aurait le mien. — Mais bannissons-le de ma pensée. — Que dites-vous , cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire que je n'en aurai pas d'autres que Mor- dake, comte de Fife.
WESTMORELAND.
Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais
ACTE I, SCÈNE II. i5
Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions. C'est lui qui l'engage à se rengor- ger ainsi et à lever sa jeune crête contre la dignité de votre couronne.
LE ROI.
Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre rai- son, et c'est ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets sur Jérusalem. Cou- sin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à Windsor : instruisez-en les lords , mais vous , re- venez promptement vers nous; car il reste plus de choses à dire et à faire , que la colère ne me permet en ce moment de vous l'expliquer.
WESTMORELAND.
Je vais , mon prince , exécuter vos ordres. SCÈNE IL
Un autre appartement clans le palais. Entrent HENRI , prince de Galles , et FALSTAFF.
FALSTAFF.
Dis donc , Hal ^^\ quelle heure est-il, mon garçon ?
HENRI.
Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin d'Espagne ^^^ , de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs des tavernes l'après-dîner , que tu ne sais plus demander ce que tu as véritablement envie de savoir. Que diable as-
i6 HENRI IV,
tu affaire à l'heure qu'il est ? A moins que les heu- res ne fussent des verres de vin d'Espagne , les mi- nutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la voix des appareilleuses , pour ca- drans les enseignes de tabagies , et que le bienfaisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir demander l'heure qu'il est.
FALSTAFF.
Ma foi , Hal , vous entrez dans mon sens ; car nous autres coupeurs de bourses , nous nous laissons con- duire par la lune et les sept étoiles , et non par Phoe- bus, ce chevalier errant, blond ^^\ lit ie t'en prie, mon cher lustig , dis-moi un peu , quand une fois tu seras roi... — Dieu conserve ta grâce (majesté, j'au- rais dû dire, car de grâces tu n'en auras jamais ) ! . . .
HENRI.
Comment ! pas du tout ?
FALSTAFF.
Non , par ma foi , pas seulement autant qu'on en. peut avoir à dire après un œuf et du beurre ^^K
HENRI.
Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.
FALSTAFF.
Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la nuit, soyons trai- tés de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des ténèbres, les mignons de la
ACTE I, SCÈNE II. i^
lune, et qu'on dise de nous que nous nous gouver- nons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouverne's par notre noble maîtresse la lune , sous la protection de laquelle nous exerçons... le vol.
HENRI.
Tu as raison , et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports : car notre fortune à nous autres gens de la lune , a son flux et reflux comme la mer , avec qui nous avons cela de commun d'être gouverne's par la lune ; et pour preuve , une bourse résolu- ment enleve'e le lundi soir sera dissolument vidée le mardi matin ; gagnée en jurant, la bourse ou la vie; dépensée en criant, apporte bouteille. En cet instant, marée basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un moment à l'autre à flot aussi haut que le bras de la potence.
FALSTAFF.
Pardieu tu dis bien vrai , mon garçon. — Et n'est-ce pas que mon hôtesse de la taverne est une agréable créature ?
HENRI,
Douce comme le miel d'Hybla , mon vieux garne- ment ^'). Et n'est-il pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de chambre pour prison ^^)?
FALSTAFF.
Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu'as-tu donc à me pincer , à m'épiloguer de cette manière ?'que diable ai-je affaire à ton pourpoint de buffle?
ToM. X. Skahspeare. 2
1-8 HENRI IV.
HENRI.
Et que diable ai-je affaire moi, avec ton hôtesse de la taverne ?
FALSTAFF.
Eh ! mais , tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et plus d'une fois.
HENRI.
Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?
FALSTAFF.
Non : oh ! je te rendrai justice : tu as toujours tout payé là.
HENRI.
Là et ailleurs aussi , tant que mes fonds pouvaient s'étendre ; et quand ils m'ont manqué , j'ai usé de mon crédit.
FALSTAFF.
Oh ! pour cela oui , et si bien usé , que , s'il n'é- tait pas si clair que tu es l'héritier présomptif. . . — Mais dis-moi donc, je t'en prie , mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur pied , quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi, avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours aux gens de coeur ? Je t'en prie , quand tu seras roi, ne pends point les voleurs.
HENRL
Non, ce sera toi.
FALSTAFF.
Moi, oh! bravo. Pardieu, je serai un excellent juge.
HENRI.
Et voilà comme tu juges déjà mal ; car je veux dire
ACTE I, SCÈNE II. ig
ïjue c'est toi qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu feras ainsi un merveilleux usage de la po- tence.
FALSTAFF.
Fort bien , Hal , fort bien : je puis vous dire qu'en quelque façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi-bien que celui de faire ma cour.
HENRI.
Pour être revêtu de quelque emploi.
FALSTAFF.
Certainement pour être vêtu ^^\ Le bourreau a une garde-robe qui n'est pas mince. — Mort de ma vie ! je suis aussi triste qu'un vieux matou , ou qu'un ours emmuselé.
HENRI.
Ou qu'un lion de'cre'pit, ou bien que le luth d'un amant.
FALSTAFF.
Oui , ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln.
HENRI.
Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les va- peurs de Moorditch ^'°^ ?
FALSTAFF.
Tu as toujours les comparaisons les plus dés- agréables et tu es le comparatif en personne, le plus maudit... aimable jeune prince!... — Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fus- sions toi et moi oii l'on achète une provision de bonne r-enommée. Un vieux lord du conseil m'a diablement
20 HENRI IV,
hourré l'autre jour dans la rue à votre sujet, mon cher monsieur , mais je n'y ai pas fait attention ; et cependant il parlait fort sagement , mais je n'y ai pas pris garde , et pourtant il parlait sagement , et dans la rue encore.
HENRI.
Tu as bien fait : car la sagesse crie dans les rues , et personne n'y prend garde ^").
FALSTAFF.
Oh ! tu as dedamnables applications ; en vérité, tu serais capablede corrompre un saint. — Tu m'as bien fait du tort, Hal! Dieu te le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien ; et aujourd'hui , s'il faut dire la vérité , je ne vaux guère mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la quitterai, pardieu; si je ne le fais pas , dis que je suis un misérable. Il n'y a pas un fils dé roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire damner.
HENRI.
Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?
FALSTAFF.
Où tu voudras , mon garçon ; je suis de la partie. Si je n'y vas pas, appelle-moi un misérable, et af- fronte-moi.
HENRI.
Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au guet-apens.
( Poins paraît daus le fond du théâtre. ) FALSTAFF.
Que veux-tu , Hal ! c'est ma vocation ; mon ami ;
ACTE 1, SCÈNE II. ar
et ce n'est pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. — Poins ! Nous allons savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh ! si les hommes étaient sauvés selon leur mérite , quel trou dans l'enfer se- rait assez chaud pour lui ? C'est peut-être le plus uni- versel coquin qui ait jamais crié arrête à un honnête homme.
HENRI.
Bonjour, Ned(").
POINS.
Bonjour, cher Hal. — Que dit M. Remords? que dit sir Jean-vin-sucré? Jack , comment le diable et toi vous arrangez-vous au sujet de ton âme , après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?
HENRI.
Sir Jean ne s'en dédit pas ; il tiendra son marché avec le diable , car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera au diable ce qui lui appar- tient.
POINS.
Eh bien , te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable ?
HENRI.
Il l'aurait été aussi pour avoir friponne le diable .
POINS.
Mais , mes enfans , mes enfans , c'est demain qu'il faut se rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui s'en vont à Cantor- béry , chargés de riches offrandes , et des marchands
22 HENRI IV,
qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des masques pour vous tous , et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce soir à Roches- ter ; j'ai commandé le souper pour cette nuit à East- cheap. Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord : si vous ne voulez pas , restez à la maison , et allez vous faire pendre.
FALSTAFF,
Écoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point;, je vous ferai tous pendre pour y avoir été'.
POINS.
En vérité, Roastbeef *^'^).
FALSTAFF, *' ..
Veux-tu en être , Hal ?
HENRI.
Qui ! moi , voler ! Moi , aller faire le brigand ! Non pas moi , sur ma foi î
FALSTAFF.
Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de cœur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal ; tiens , si tu n'oses pas tenir pour dix schellings ("^).
HENRI.
A la bonne heure , je ferai donc une fois dans ma vie un coup de tête.
FALSTAFF,
Voilà ce qui s'appelle parler»
ACTE I, SCÈNE II. a3
HENRI.
Ouï, arrive ce qui voudra^ je garde la maison..
FALSTAFF.
Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras roi.
HENRI.
Je ne m'en soucie guère,
POINS.
Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un mo- ment le prince et moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expe'dition, qu'il y viendra.
FALSTAFF.
A la bonne heure : puisses-tu avoir l'esprit de per- suasion , et lui l'intelligence du profit ! afin que ce que tu diras puisse le toucher , et que , ce qu'il en- tendra , il puisse le croire , et afin que le prince véritable puisse ( par re'crëation ) devenir un faux voleur ; car les pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me retrouverez à Eastcheap.
HENRI.
Adieu, printemps passe; adieu, été de laToussaint.
(Falstaffsort.) POINS.
Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout seul. Fals- taff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront leur butin , si entre
î>4 HENRI IV,
vous et moi nous ne les volons pas à notre tour , je
veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.
HENRI.
Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du départ?
POINS.
Quoi ! nous ne partirons qu'avant ou après eux , et nous leur fixerons un rendez-vous , auquel nous serons les maîtres de manquer. Alors ils s'aventure- ront tout seuls à faire cet exploit , et ils ne l'auront pas plus tôt mis à fin , que nous tomberons sur eux.
HENRI.
Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaî- tront à nos chevaux , à nos habits , enfin à toutes sortes d'indices.
POINS.
Bah ! d'abord ils ne verront pas nos chevaux , je les attacherai dans le bois ; nous changerons de mas- ques dès que nous les aurons quittés ; et de plus , mon cher , j'ai pour l'occasion, des fourreaux de bou- gran dont nous couvrirons nos vêtemens qu'en effet ils connaissent.
HENRI.
Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour nous.
POINS.
Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dosj et pour le troisième , s'il se bat plus long-temps que de raison, je renonce au métier des armes. — Le bon de cette plaisanterie sera d'enten-
ACTE I, SCÈNE II. aS
dre après les inconcevables mensonges que nous dé- bitera ce gros coquin , lorsque nous nous retrouve- rons à souper : comme quoi il s'est battu avec une trentaine au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels dangers il aura courus j notre divertissement sera de le mettre en défaut.
HENRI.
Eh bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai , adieu.
POINS.
Adieu, mon prince.
(Il sort, ) HENRI.
Je vous connais tous ; et veux bien pour un temps favoriser les caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le soleil qui permet quel- quefois aux nuages impurs et contagieux de dérober sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir lui-même , le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus d'admiration lancer tout à coup sa lumière à travers les noires et hideuses vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait dans les amusemens des jours de fêtes, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. Mais quand ils ne viennent que d'espace en espace, ils reviennent toujours désirés; rien ne plait que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand je rejetterai ces habitudes déréglées , et que je payerai la dette que je n'ai jamais reconnue, au- tant mes promesses auront été au-dessous de ma con- duite , autant je tromperai l'attente des hommes;
26 HENRI IV,
et telle qu'un métal brillant sur un fond obscur , ma re'forme , dont l'éclat sera rehaussé par mes fautes , paraîtra plus méritoire , et attirera plus de regards que le mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de manière à me servir habile- ment de mes fautes, lorsqu'ensuite je regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.
(Il sort,)
SCÈNE III.
Autre appartement du palais.
Entrent LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND , WORCESTER , HOTSPUR , sir W. BLOUNT ,
et autres personnages.
LE ROI.
Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas se montrer susceptible d'émotion à cet indigne affront : c'est ainsi que vous avez pensé , et en con- séquence vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable , plutôt que de me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile , doux comme un jeune duvet , et m'a fait perdre ainsi mes titres au respect que les âmes hautaines ne rendent jamais qu'à la hauteur.
WORCESTER.
Notre maison , mon souverain , n'a guère mérité qu'on déployât sur elle la verge du pouvoir, de ce
ACTE I, SCÈNE III. 27
même pouvoir que nos propres mains ont aide' à se rendre si imposant.
NORTHUMBERLAND.
Seigneur....
LE ROI.
Worcester, va-t'en : car je vois dans tes yeux l'audace de la désobéissance. — Votre maintien , oh ! monsieur ! est trop arrogant, trop impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus long-temps insulter par le sourcil mécontent d'un serviteur. Vous avez toute liberté de vous retirer : quand nous aurons besoin de vos services et de vos conseils, nous vous ferons appeler. {JVorcester sort. — A Northum- berland. ) Vous vouliez parler.
NORTHUMBERLAND.
Oui , mon bon seigneur : ces prisonniers , de- mandés au nom de votre altesse , et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon , n'ont pas été , à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on l'a rapporté à votre majesté. C'est donc à l'en- vie , ou bien à une méprise , qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.
HOTSPUR.
Mon souverain , je n'ai point refusé de prison- niers ; mais je me rappelle que , le combat fini , au moment où je me sentais desséché par les fureurs de l'action , et l'excès de la fatigue ; lorsque faible et hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié , et le menton nouvellement fau- ché , offrant l'aspect d'un champ de chaume après la
28 HENRI IV,
moisson; il était parfumé comme un marchand de modes. Entre son pouce et l'index, il tenait une pe- tite boîte de senteur que de temps en temps il por- tait et ôtait à son nez qui en reniflait d'humeur quand je m'approchais de lui ^^^K Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller ; et comme les soldats passaient près de lui , emportant les corps morts , il les traitait d'impertinens coquins et de mal-appris, de venir apporter ainsi un sale et vi- lain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme : entre autres choses , il me demanda mes prisonniers au nom de votre majesté. Moi , dans ce moment , tout irrité , avec mes blessures refroidies, de me sentir ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience , je lui répon- dis , sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il les aurait ou qu'il ne les aurait pas : car il me miettait en fureur quand il venait si sautillant , sen- tant si bon, me parler, dans le langage d'une femme de chambre de cour , de canons , de tambours et de blessures ; me dire , Dieu sait à quels propos , qu'il n'y avait rien au monde de si admirable que le spermacéti pour des contusions internes... et que c'était grand' pitié qu'on allât déterrer , dans les en- trailles de la terre innocente , ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus d'un bon et robuste com- pagnon, et que sans ces détestables armes à feu il au- rait été guerrier comme les autres. C'est , je vous le dis , mon prince , à ce plat bavardage , aux propos décousus qu'il me tenait, que je répondis indirecte- ment ; et , je vous en conjure , que son rapport ne
ACTE I, SCÈNE III. 29
soit pas regardé ici comme d'assez de valeur pour accuser mon attachement auprès de votre haute majesté.
BLOUNT.
En considérant les circonstances, mon bon sei- gneur, tout ce qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans un pareil mo- ment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rap- porté, périr dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire , ou fonder aucun motif d'ac- Cusation; ce qu'il a dit alors , il le désavoue mainte- nant.
LE ROI.
Eh quoi ! il refuse encore ses prisonniers, à moins que l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant Mortimer '^'^), qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats qu'il a menés au combat contre cet indigne magi- cien et damné Glendower '^''^ dont la fille, à ce que nous apprenons , vient tout récemment d'épouser le comte des Marches ^^^K Ainsi nous viderons nos cof- fres pour racheter un traître et le remettre dans le pays ; nous irons solder la trahison , et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et livrée elle-même î Non , qu'il périsse de faim sur les montagnes sté- riles ! Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes états le rebelle Mortimer.
HOTSPUR.
Le rebelle Mortimer ! C'est par les hasards seuls
3o HENRI IV,
de la guerre, mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit d'une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures comme autant de bouches . Ces blessures qu'il a reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Sévern , seul contre seul , fer contre fer, il a passé la meilleure partie d'une heure à faire échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine , et trois fois , d'un mutuel ac- cord, ils ont bu les eaux de la rapide Sévern, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards , a fui pleine de crainte à travers ses roseaux tremblans , et a caché sa tête ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combat- tans. Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses œuvres de blessures si mortelles , et jamais elle n'en eût tant fait recevoir au noble Mortimer , et toutes volontairement. Qu'on ne le flétrisse donc pas du nom de rebelle.
LE ROI.
Tu le feins ce qu'il n'est pas, Percy, tu le feins ce qu'il n'est pas : jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis , moi , qu'il aurait aussi volon- tiers risqué de se trouver tête à tête avec le diable , qu'en face d'Owen Glendower. Ne devrais-tu pas rougir? — Mais, jeune homme , que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. En- voyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte , ou vous aurez de mes nouvelles d'une ma- nière qui pourra vous déplaire. — Milord Northum- berland, vous pouvez partir avec votre fils. — - En-
ACTE I, SCÈNE III. 3i
voyez-nous "vos prisonniers, ou vous en entendrez parler.
( Sortent le roi , Blount et la suite. ) HOTSPUR.
Et quand le diable viendrait mugir ici pour les avoir , je ne les enverrai pas. — Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire ; je veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.
NORTHUMBERLAND.
Quoi , tout ivre de colère ? — Arrêtez et attendez un moment. Voici votre oncle.
(Rentre Worcester. )
HOTSPUR.
Ne plus parler de Mortimer ! mordieu! j'en parle- rai. Et que mon âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui ! Oui , j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines , je répandrai tout mon sang le plus précieux goutte à goutte sur la poussière , ou j'élèverai Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi méconnaissant , cet ingrat et per- vers Bolingbroke.
NORTHUMBERLAND, à Worcester.
Mon frère , le roi a fait perdre la raison à votre neveu.
WORCESTER.
Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis sorti ?
HOTSPUR.
Il veut réellement avoir tous mes prisonniers , et lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme , ses joues ont pâli, et il a tourné
32 HENRI IV,
sur moi un oeil où se peignait la mort; il tremblait
au seul nom de Mortimer.
WORGESTER.
Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas e'té déclaré publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du trône après lui?
WORTHUMBERLAND.
Rien n'est plus vrai ; j'ai entendu la déclaration : ce fut lorsque notre malheureux roi ( Dieu veuille nous pardonner nos torts envers lui !) partit pour son expédition d'Irlande, dont il n'est revenu que dans les mains de son ennemi, pour être déposé, et bien- tôt après assassiné.
WORGESTER.
Et à cause de cette mort, la voix générale de l'u- nivers nous diffame et parle de nous avec opprobre.
HOTSPUR.
Mais doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc déclaré mon frère , Edmond Mortimer , l'héri- tier de la couronne?
NORTHUMBERLAND.
Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.
HOTSPUR.
Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer qu'il meure de faim sur les montagnes sté- riles. Mais sera-t-il dit que vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat , et qui , pour son profit , portez la tache détestable d'un as- sassinat payé... sera-t-il dit que vous subissiez pa- tiemment un déluge de malédictions , en demeurant
ACTE I, SCÈNE III. 33
simplement des agens de meurtre , des instrumens secondaires , les cordes , l'e'chelle , ou plutôt le bour- reau... — Oh ! pardonnez si je descends si Las pour vous montrer en quel rang et en quelle cate'gorie vous vous placez sous ce roi artificieux. — N'avez-vous pas de honte qu'on puisse raconter à nos temps , ou étaler un jour dans les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance se sont enga- ges tous deux dans une cause injuste ( comme , Dieu vous le pardonne ! vous l'avez fait tous deux ) , pour abattre Richard , cette douce et belle rose , et plan- ter à sa place cette e'pine , ce chardon , ce Boling- broke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour cjui vous vous êtes soumis à toutes ces ignominies? Non , il est temps encore de racheter vos honneurs perdus , et de vous rétablir dans l'es- time de l'univers. Vengez-vous des insultans et dé- daigneux mépris de ce roi orgueilleux, jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette en- vers vous ; dut votre mort en être le sanglant paie- ment... je vous dis donc...
WORCESTER.
C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage : à l'instant même je vais vous ouvrir un livre secret, où. du rapide coup d'oeil de la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal assurée , un torrent mugissant à grand bruit.
HOTSPUR.
Si l'on y tombe , bonsoir , il faut périr ou nager.
ToM. X. Shaltspeare. 3
34 HENRI IV,
— Étendez le danger du couchant à l'aurore , que l'honneur le traverse du nord au midi , et mettez-les aux prises. — Oh ! le sang remue bien davantage à réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.
NORTHUMBERLAND.
Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait perdre toute patience.
HOTSPUR.
Par le ciel, il me semble que ce serait un saut fa- cile que d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer , là où jamais la sonde n'a touché le sol , pour y ressaisir par les cheveux la gloire engloutie , en telle sorte que celui qui la reti- rerait de là pût posséder sans rival tous les hon- neurs qu'elle accorde ; mais ne me parlez pas d'une association de deux demi-visages.
WORCESTER.
Le voilà qui embrasse un monde de fantômes , mais où ne se trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper. — Cher cousin , donnez-moi un moment d'audience.
HOTSPUR.
Ah ! je vous demande pardon.
WORCESTER.
Ces nobles Écossais qui sont prisonniers...
HOTSPUR.
Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écos- sais pour sauver son âme, il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.
ACTE I, SCÈNE Itl. 3S
WORCESTER.
Vous VOUS jetez de côté et d'autre , et vous ne prêtez pas la moindre attention à mes desseins. — Ces prisonniers , vous les garderez.
HOTSPUR.
Oui, je les garderai, cela est net. — Il a dit qu'il ne rachèterait pas Mortimer ! Il a défendu à ma lan- gue de nommer Mortimer ! Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi , et dans son oreille je crierai tout à coup : Mortimer! Quoi ! j'aurai un oiseau qui sera instruit à ne dire que Mortimer , et je le lui donnerai, pour tenir sa colère toujours en mouvement.
WORCESTER.
Écoutez donc, cousin ; un mot.
HOTSPUE.
Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce Bolingbroke. Et ce fërail- leur de tavernes, son prince de Galles... n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je vou- drais qu'il s'empoisonnât avec un pot de bière.
WORCESTER.
Adieu , cousin ; je vous parlerai lorsque vous se- rez mieux disposé à m' écouter.
WORTHUMBERLAKD.
Eh quoi! quelle mouche te pique et quel fou impa- tient es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères
36 HENSI IV,
de femme,, sans pouvoir prêter l'oreille à d'autres
voix que la tienne?
HOTSPUR.
Tenez , voyez-vous , je suis fustigé , fouetté de ver- ges , déchiré d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce fourbe détestable , de ce Bo- lingbroke. Du temps de Richard... Comment appe- lez-vous cet endroit?., ce maudit endroit?... C'est dans le comté de Glocester... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle , son oncle d'York... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou de- vant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment oii vous reveniez avec lui de Ravenspurg.
NORTHUMBERLAND.
C'était au château de Berkley.
HOTSPUR.
Oui, c'est là même!... Hé bien , quelle quantité de politesses sucrées me fit alors ce chien couchant ! voyez,... quand sa fortune ^ encore au berceau y au- rait grandi. Et... mon aimable Henri Percj... et, cher cousin , . . . 0 que le diable emporte de pareils fourbes! — Dieu veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.
WORCESTER.
Non , si vous n'avez pas fini, continuez; nous at- tendrons votre loisir.
HOTSPUR.
J'ai fini , sur ma parole.
WORCESTER.
Allons , revenons encore une fois à vos prisonniers
ACTE I, SCÈNE III. 37
écossais. Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon , et que le fils de Douglas soit votre seul agent pour lever une armée dans l'Ecosse. Ce qui, à raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, soyez-en certain, aisément accompli. — [A Norihumberland.) Vous , milord , tandis que vo- tre fils sera employé, comme je viens de le dire, eu Ecosse, vous vous insinuerez adroitement dans le cœur de ce noble prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.
INORTHUMBERLAND.
D'York, n'est-ce pas?
WORCESTER.
Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures ; je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers regards de l'occasion propre à le faire éclore.
HOTSPUR.
Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.
NORTHUMBERLAND.
Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit ouverte.
HOTSPUR.
Quoi ? Il n'est pas possible que ce plan ne soit ex- cellent. Et ensuite l'armée d'Ecosse et d'York !... Ah ! elles se joindront à Mortimer.
WORCESTER.
C'est ce qui arrivera.
38 HENRI IV,
HOTSPUR.
Sur ma foi , c'est un projet merveilleusement ima- giné.
WORCESTER.
Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. C'est nos têtes qu'il s'agit de sauver en nous mettant à la tête d'une armée ^'^^ j car nous aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pour- rions, le roi se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal récompensés , jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer com- plètement j et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute apparence d'amitié.
HOTSPUR,
C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.
WORCESTER.
Cousin , adieu. — N'avancez dans cette entreprise qu'autant que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand l'occasion sera mure, et elle va l'être incessamment , je me rendrai secrè- tement près de Glendower et du lord Mortimer ; c'est là que vous et Douglas et toutes nos forces , d'a- près mes mesures , se trouveront à la fois heureuse- ment réunies ; et alors nos bras vigoureux seront chargés de nos fortunes, maintenant incertaines en- tre nos mains.
NORTHUMBERLAND.
Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la confiance.
ACTE I, SCÈNE III. 39
HOTSPUR.
Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener promptement l'instant oii les champs de ba- taille , les coups , les gémissemens , applaudiront à nos jeux!
FIN DU PREMIER ACTE.
4o HENKI IV,
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ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Rochester. — Une cour d'auberge. Entre un VOITURIER avec une lanterne à la main.
PREMIER VOITURIER.
HoLA ! ho ! s'il n'est pas quatre heures du matin , je veux que le diable m'emporte. Le chariot parait déjà au-dessus de la cheminée neuve , et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon.
LE VALET D'ÉCURIE, derrière le the'âtre.
On y va, on y va.
PREMIER VOITURIER.
Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes ; car la pauvre bête est écorchée sur les épaules, que cela passe la permission.
( Entre un autre voiturier. )
SECOND VOITURIER.
Les pois et les fèves sont humides ici comme le diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces pauvres rosses. Cette maison-ci est
ACTE II, SCÈNE I. 4i
toute sens dessus dessous depuis que Robin le pale- frenier est mort.
PREMIER VOITURIER.
Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis que les avoines ont augmenté de prix ; ça lui a donné le coup de la mort.
SECOND VOITURIER.
Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme une tanche.
PREMIER VOITURIER.
Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis le premier chant du coq.
SECOND VOITURIER.
Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée , et les puces s'engendrent dans vos chambres par fourmil- lières.
PREMIER VOITURIER.
Allons , garçon , allons donc , dépêche , et puisses- tu être pendu, allons donc.
SECOND VOITURIER.
J'ai un jambon et deux balles de gingembre à ren- dre à Londres aussi loin que Charing-Cross.
PREMIER VOITURIER.
Ventrebleu ! j'ai là des dindons, dans mon panier, qui meurent presque de faim. Holà, garçon ! que la peste te crève ! N'as-tu donc pas des yeux dans la
42 HENRI IV,
tête? Es-tu sourd? Que je sois un coquin^ s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre ; n'as-tu pas de conscience ?
(Entre Gadshill.)
GADSHILL.
Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?
PREMIER VOITURIER.
Je crois qu'il est deux heures.
GADSHILL.
Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon cheval dans l'écurie.
PREMIER VOITURIER.
Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi un tour qui en vaut deux comme celui-là.
GADSHILL, au second voiturier.
Je t'en prie, prête-moi la tienne.
SECOND VOITURIER.
Ha ! et quand cela , dis-moi donc ! Prête-moi ta lanterne, dit-il; par ma foi je te verrai bien pen- dre auparavant.
GADSHILL.
Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres ?
SECOND VOITURIER.
Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller ré- veiller ces messieurs ; ils viendront de compagnie ; car ils sont bien chargés.
( Les voituriers s'en vont, )
ACTE II, SCÈNE I. 43
GADSHILL.
Eh ! holà garçon !
LE GARÇON, derrière le théâfi».
Prêt à la main, dit le filou.
GADSHILL.
C'est comme qui dirait : Prêt à la main, dit le garçon, car tu ne diffères pas plus d'un coupeur de bourse que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.
LE GARÇON.
Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc-tenancier des bruyères de Kent, quia apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu moi- même le dire à souper à une personne de sa compa- gnie, à une espèce d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage ; Dieu sait ce que c'est. Ils sont déjà levés et demandent des œufs et du beurre; ils vont partir tout à l'heure.
GADSHILL.
Mon garçon , s'ils ne rencontrent pas les clercs de saint Nicolas ^^°) , je te donne ce cou que voilà.
LE GARÇON.
Non; je n'en veux point : garde-le, je t'en prie, pour le bourreau , car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu'un coquin le peut faire.
GADSHILL.
Que viens-tu me chanter avec ton bourreau ? Si jamais je suis pendu , nous serons une grosse paire de pendus; car, si on me pend, le vieux sir Jean sera
44 HENRI IV,
pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas étique. — Bah ! il y a encore d'autres Troyens *^^'^ qui, pour le seul plaisir de se divertir , veulent bien se prêter à faire honneur à la profession : des gens qui , si on venait h mettre le nez dans nos affaires , se charge- raient, pour leur propre réputation, de tout arran-- ger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied , de ces estafiers à vous arrêter pour six sous , et ces crânes à moustaches , la trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la no- blesse, des gens tranquilles, des bourguemestres , de grands propriétaires , gens qui peuvent soutenir la gageure , plus prêts à frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je ments, car ils ne font autre chose que de prier leur sainte , qui est la bourse du public; la prier? non, c'est plutôt la piller , car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir leurs bottes ^^''^. Nous volons comme dans un château, tête levée ; nous savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles ^^^^.
LE GARÇON.
Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes ? les en garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins ?
GADSHILL.
Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.
LE GARÇON.
Sur ma foi , je crois que c'est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles , qu'à la poudre de fougère.
ACTE II, SCÈNE IL 45
GADSHILL.
Donne-moi la main ; tiens , tu auras part à notre butin comme je suis un homme , vrai.
LE GARÇON.
Oh ! non, promettez-la moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.
GADSHILL,
Laisse donc! est-ce que homo n'est pas le vrai nom de tous les hommes? Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'e'curie; adieu, maroufle.
( Hs sortent.)
SCÈNE IL
Le grand chemin près de Gadshill.
Entrent LE PRINCE HENRI, avecPOINS, BAR- DOLPH et PETO à quelque distance.
POINS.
Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emme- ner le cheval de FalstaJBf , et il est là de colère à cre- ver comme un velours gommé.
HENRI.
Serre- toi contre moi.
( Entre Falstaff. )
FALSTAFF.
Poins ! Poins ! Que le diable emporte Poins !
HENRL
Paix , maudit sac à lard ; quel vacarme fais-tu donc là ?
46 HENRI iVj
FALSTAFF.
Hal , où est Poins ?
HENRI.
Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller chercher.
( Il feint d'y aller. ) FALSTAFF.
Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne sais où.. Si j'avance seule- ment sur mes jambes de quatre pieds carrés je vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort , si j'échappe la corde pour avoir tué ce fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures , de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis en- sorcelé à ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu , si le scélérat ne m'a pas donné quelques dro- gues qui me forcent à l'aimer , cela ne peut être au- trement , j'aurai pris quelque drogue. Poins ! Hal ! — Peste soit de vous deux. — Bardolph ! Peto ! — Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché sur une dent. Huit toi- ses de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix milles ; et ces scélérats au cœur de pierre le savent bien ! C'est une malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns aux au- tres. ( On siffle y il répond. ) La peste vous crève tous tant que vous êtes; donnez-moi mon cheval, canail- les, donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.
ACTE II, SCÈNE II. 4^
HENRI.
Tais-toi , grosse bedaine ; couche-toi là , colle ton oreille à la terre et e'coute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui s'approchent.
FALSTAFF.
Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par terre ? Ventrebleu ! je ne charrierais pas davantage ma pauvre viande si loin à pied pour tout l'or qui est dans le tre'sor de ton père. Que diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau ?
HENRI.
Tu ne sais ce que tu dis ; on ne te tient pas le bec dans l'eau , mais le pied à terre ^''^\
FALSTAFF.
Je t'en prie , mon bon prince Hal , aide-moi à ra- voir mon cheval, mon cher fils de roi.
HENRI.
Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je vo- tre palfrenier ?
FALSTAFF.
Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier présomptif *^^^^. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine. — Si je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les airs du coin , je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison. Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore , je la déteste.
( Entre Gadshill. )
GADSHILL.
Arrête là.
48 HENRI ÎV,
FALSTAFF.
Aussi fais-je, dont bien me fâche.
POINS.
Oh ! c'est notre chien d'arrêt ; je reconnais sa voix.
( Entre BardolpL.)
BARDOLPH.
Quelles nouvelles?
GADSHILL.
Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques : voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.
FALSTAFF.
Tu en as menti , maraud ; il va à la taverne du roi.
GADSHILL.
Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.
FALSTAFF.
I, A la potence.
HENRI.
Vous quatre , vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned , Poins et moi , nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, alors ils tomberont dans nos mains.
PETO.
Mais combien sont-ils ?
GADSHILL.
Environ huit ou dix.
FALSTAFF.
Morbleu ! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?
ACTE IJ, SCÈNE IL %
HENRI.
Quoi ! si poltron que cela, sir Jean de la Panse ?
FALSTAFF.
A la ve'rite', je ne suis pas Jean de Gaunt (''^), vo- tre grand-père ; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.
HENRI.
Eh bien , on le verra à l'épreuve.
POINS.
Ami Jack , ton cheval est derrière la haie ; quand tu le voudras , tu le trouveras là ; adieu , et tiens ferme.
FALSTAFF.
A pre'sent , je n'ai plus le cœur de le tuer, quand je devrais être pendu.
HENRI.
Ned, où sont nos dëguisemens?,
POINS.
Ici tout près : ëcartons-nous. **
FALSTAFF.
Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa part ; chacun à sa besogne.
(Entrent les voyageurs.)
LES VOYAGEURS.
Allons, voisin 5 le garçon conduira nos chevaux en descendant la colline , et nous irons à pied quel- que temps pour nous dégourdir les jambes.
LES VOLEURS. ,
Arrête !
ToM. X, Shalspeare. ^
5o HENRI IV,
LE VOYAGEUR.
Jésus , ayez pitié de nous !
FALSTAFF.
Frappez , jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces coquins-là. Ah ! infâmes fils de chenilles, mau- dits mangeurs de jambons! Ils nous détestent , mes enfans; terrassez-les; dépouillez-les de leur toison.
LES VOYAGEURS.
Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource , nous et tout ce que nous avons.
FALSTAFF.
Le diable soit de vous, gros coquins; vous, rui- nés ! non , gros balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons , pièces de lard , mar- chons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeu- nes gens vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas ? Nous allons vous faire jurer , sur ma foi.
(Sortent FalstaflPet autres, chassant les voyageurs devant eus. ) (Rentrent le prince Henri et Poins.)
HENRL
Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens : à présent , si nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite joyeusement à Lon- dres , il y aurait matière à se divertir pour une se- maine , de quoi rire un mois , et plaisanter à tout jamais.
POINS.
Tenez-vous coi , je les entends venir.
ACTE II, SCÈNE IL 5t
(Rentrent les voleurs. )
FA.LSTAFF.
Allons , mes maîtres , faisons le partage , et puis remontons à cheval avant qu'il soit jour. — Si le prince et Poins ne sont pas deux fieffés poltrons , il n'y a pas de justice dans le monde. Non , il n'y a pas plus de cœur dans ce Poins que dans un canard sauvage.
HENRI, accourant sur eux.
Votre argent !
POINS.
Scéle'rats !
^ Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, laissant tout leur Lutin derrière eux. )
HENRI.
Nous n'avons pas eu grand' peine à l'avoir. Allons, gai , à cheval ; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur , qu'ils n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre : chacun prend son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. Falstaff sue à mourir , et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si cela n'était pas si plaisant; j'aurais pitié de lui.
POINS.
Comme il hurlait, le coquin !
(Ils sorlent. )
5â HENRI ÏV,
SCÈNE III.
Warkworth. Un appartement du château.
HOTSPUR entre , lisant une lettre.
Quant à moi , milord , je serais bien satisfait de mj trouver , far V affection que je porte à votre mai- son. — Il serait satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? par V affection qu'il porte à notre maison. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa grange que notre maison. — Voyons , continuons. IJ entreprise que vous tentez est dangereuse. Yraimentf cela est certain ; mais il est dangereux aussi de pren- dre le froid , de dormir , de boire ; mais je vous dis, mon imbécile lord , que dans cette épine , le dan- ger , nous cueillerons cette fleur , la sûreté. — L'en- treprise que vous tentez est dangereuse ; les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs ; les circonstances mêmes ne sont pas favorables ^ et tout l'ensemble de votre projet n'est pas assez fortement conçu pour con- trebalancer la force d'un si puissant adversaire. C'est là votre réponse ? c'est là votre réponse? eh bien ! je vous réplique, moi, que vous êtes poltron comme une mauvaise biche , et que vous mentez. — Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont fidèles et constans. C'est un projet admi- rable! Ce sont de bons amis, et dont on peut tout attendre : un excellent projet et de très-bons amis ! — Quel coquin au courage de neige est-ce donc là ! Com-
ACTE II, SCÈNE III. 53
ment, lorsque monseigneur d'York approuve le pro- jet et toute la conduite de l'entreprise? — Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, je lui casserais la tête avec l'e'ventail de sa femme. — Mon père n'en est-il pas, mon oncle et moi ? Le lord Ed- mond Mortimer , monseigneur d'York et Owen Glendower ? N'y a-t-il pas encore les Douglas ? N'ai- je pas leurs lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois prochain ? Et quel- ques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance ? Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là , ce renégat ? — Oui , vous allez voir que , dans la sin- cérité de sa poltronnerie et la lâcheté de son cœur , il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins. Oh ! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imaginé de proposera ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise ! Qu'il aille seTaire pendre ; il peut tout déclarer au roi s'il lui j^laît : nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. (En- tre ladj Percf. ) Eh bien , Kate ^^'^ , il faut que je vous quitte dans deux heures.
LADY PERCY.
0 mon cher lord , pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse bannie de la couche de mon cher Henri ? Dis-moi , mon bien-aimé , quelle est la cause qui t'ôte l'appétit , les plaisirs et ton précieux sommeil ? Pourquoi tiens-tu tes yeux atta- chés à la terre? Pourquoi tressailles - tu si souvent lorsque tu es assis seul ? Pourquoi la fi-aicheur de ton teint s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu
54 HENRI IV,
ce qui m'appartient et les droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable mélanco- lie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je t'entendais murmurer des projets de guerre terrible , prononcer des termes de manège à ton coursier bondissant, lui crier : Courage! au champ de bataille ! et tu parlais de sorties et de re- traites, de tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, de coulevrines, de rançon de prisonniers , de soldats tues et de tout ce qui appartient à un combat opiniâtre ; et ton esprit avait tellement guerroyé' au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil , que j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée; d'étranges mouvemens se sont fait apercevoir sur ton visage , comme d'un homme qui retient son souffle dans quelque grande et soudaine précipitation. Oh ! ce sont là des présages de mal- heur. Mon époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime pas.
HOTSPUB,
Hé , holà ! Guillaume est-il parti avec le paquet?
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.
Oui, milord, il y a plus d'une heure.
HOTSPUE.
Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?
LE DOMESTIQUE.
Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.
ACTE II, SCÈNE III. 55
HOTSPUR.
Quel cheval? Un cheval rouan, e'pi mûr , n'est-ce
pas?
LE DOMESTIQUE.
C'est cela même, milord.
HOTSPDR.
Ce cheval sera mon trône. C'est bon , et je vais y monter tout à l'heure. — O espérance ^^^^ ! — Dis à Butler de le conduire dans le parc.
(Le domestique sort. ) LA.DY PERGY.
Maise'coutez-moi, milord.
HOTSPUR.
Que dis-tu , ma femme?
LADY PERCY.
Qui vous entraîne loin de moi ?
HOTSPUR.
Mon cheval, cher amour, mon cheval.
LADY PERCY.
Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous occupe , Henri , je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se mette en mou- vement pour soutenir ses droits , et qu'il n'ait envoyé vers vous pour vous demander d'appuyer son entre- prise; mais si vous allez....
HOTSPTJR.
Si loin à pied; je serai las, ma chère.
55 HENRI IV,
LADY PERCY.
Allons , allons , perroquet, re'pondez sans détour à la question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les choses comme elles sont.
HOTSPD^.
Lâchez-moi , lâchez-moi ; trêve de badinage : ne veux-tu pas faire l'amour?... Je ne t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée , et que nous rendions la pa- reille ^^^\ — De par le diable, mon cheval! — Hé Lien ! que dis-tu , Kate ? que me veux-tu ?
LADY PERCY.
Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez pas? Hé bien ! ne m'aimez point ; car si vous ne m'aimez point, je ne m'aimerai plus moi- même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah ! dites-moi, parlez-vous sérieusement, ou non?
HOTSPUR.
Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lors- que je serai assis sur la selle , je te jurerai que je t'aime sans mesure... Mais écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur le lieu oîi je vais , ni que vous raisonniez là-des- sus. Je vais oii il faut que j'aille ; et , pour finir , il faut que je vous quitte ce soir, ma douce Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée , mais enfin pas plus que ne peut l'êtrela femme de HenriPercy.Vous êtes constante, mais cependant vous êtes une femme ;
ACTE II, SCÈNE IV. 5^
quant au secret , je ne crois pas qu'il y en ait une plus discrète , car je suis parfaitement convaincu que tu ne re'vèleras pas ce que tu ne sais pas ; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi , ma douce Kate.
LADY PERCY,
Comment, jusque-là?
HOTSPUR.
Pas un pouce plus loin. Mais e'coutez-moi , Kate : où je vais, vous irez aussi. Je pars aujourd'hui , moi, et vous demain; êtes-vous satisfaite, Kate?
LADY PERCY.
Il le faut bien, par force.
SCÈNE IV.
Eatscheap. Une chambre dans la taverne de la Tête-de-Coclion.
Entrent le PRINCE HENRI et POINS.
HENRI.
Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider à rire un peu.
POINS.
Où ëtais-tu donc , Hal ?
HENRI,
Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou quatre-vingts tonneaux. Je me suis en- canaillé à fond. Me voilà, mon cher confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave ,
58 HENRI IV,
et je peux les appeler tous par leurs noms de bap- tême, comme Tom, Dick, François; ils jurent déjà sur leur paradis que , quoique je ne sois encore que le prince de Galles , je suis cependant le roi de la courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien , une bonne pâte d'homme , un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai à mes ordres tous les bons garçons d'East- cheap. Ils appellent boire dur, se teindre en écarlate; et quand vous prenez haleine en lâchant de l'eau, ils crient , hem ! et vous recommandent de vi- der tout. Enfin , j'ai si bien profite' en un quart d'heure de temps, que me voilà en ëtat, pour la vie, de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir encore plus ton nom de Ned , je te fais présent de ce sou de sucre que vient de me ta- per dans la main un sous-garçon , un drôle qui n'a jamais de sa vie su dire d'autre anglais que huit shellings et six sous, et fort à votre sen^ice, monsieur, en y ajoutant le cri en fausset : On y va , onj va, monsieur; marquez une pinte de muscat ^^^°) dans la demi-lune, ou quelqu'autre chose de semblable. A présent, Ned, pour tuer le temps, en attendant que FalstafF arrive , va te poster dans quelque chambre voisine , tandis que je questionnerai mon benêt de garçon de cave pour savoir à quel dessein il m'a donné ce sucre ; et toi , ne cesse point d'appeler François , afin qu'il ne puisse rien trouver autre
ACTE II, SCÈNE IV. 59
chose à me dire que : on y va, onj va. Mets-toi là un peu de côté, et je te dirai comment il faut faire.
François ! En perfection. François !
POINS.
HENRI.
POINS,
(Poins sort. )
(Entre François. )
FRANÇOIS.
On y va, monsieur, on y va. — Ralph, aie l'œil dans la grenade.
HENRI.
Écoute ici , François.
FRANÇOIS.
Milord....
HENRI.
Combien as-tu encore de temps à servir, François?
FRANÇOIS.
Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....
POINS, derrière le théâtre.
François !
FRANÇOIS.
On y va, monsieur, on y va.
HENRI.
Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour long-temps à faire tinter les pots. — Mais, François, aurais-tu bien le courage de lâcher le pied à ton en- gagement, de lui montrer les talons et de te sauver?
6o HENRI IV,
FRANÇOIS.
Oh Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres d'Angleterre que j'aurais bien le cœur de —
PO IN s, derrière le théâtre.
François !
FRANÇOIS.
On y va, monsieur, on y va.
HENRI.
Quel âge as-tu , François ?
FRANÇOIS.
Attendez... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai...
POINS, derrière le théâtre.
François !
FRANÇOIS.
On y va, monsieur. — Je vous en prie, milord, attendez-moi un petit moment.
HENRI.
Oui , mais écoute donc , François ; ce sucre que tu m'as donne' , il y en avait pour un sou , n'est-ce pas?
FRANÇOIS.
Oh Dieu ! milord , je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.
HENRI.
Je te donnerai pour cela mille guine'es : demande- les-moi quand tu voudras , et tu les auras.
POINS, derrière le théâtre.
François !
FRANÇOIS.
On y va : tout à l'heure.
ACTE ir, SCÈNE IV. 6i
HENRI.
Tout à l'heure , François. Non pas François , mais demain, François : ou bien , François, jeudi pro- chain, ou, François, quand tu voudras; mais, François...
FRANÇOIS.
Milord ?
HENRI.
Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal , cheveux en rond , agate au doigt , bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce, panse d'Espagnol <^^') ?
FRANÇOIS.
Oh Dieu, milord, que voulez-vous clone dire?
HENRI.
Hë bien donc , votre bâtard brun est votre boisson ordinaire ; car voyez-vous , François , votre veste de toile blanche se salira. En Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.
FRANÇOIS.
Quoi , monsieur ?
POINS, derrière le théâtre.
François !
HENRI,
Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle ? ( Dans ce moment ils V appellent tous deux de toutes leurs forces. ) François ! François !
(Le garçon demeure dans une immobilité slupide , ne sachantde q^uel côté aller d'abord.) ( Entre le cabaretier. )
LE CABARETIER.
Comment , tu ne te remues pas plus que cela , et
62 HENRI lY,
tu t'entends appeler de la sorte ? Va voir là-dedans ce que l'on demande. {François sort. ) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une demi-douzaine d'autres ; les laisserai-je entrer ?
HENRI.
Faites-les attendre un moment , et puis vous leur ouvrirez la porte. ( Le cabaretier sort. ) Poins!
POINS, entrant.
On y va, on y va.
HENRI.
Ami , Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons -nous bien gaiis ?
POINS.
Gais comme pinsons , mon enfant. Mais , dites- moi donc , à quel bon tour vous a servi votre plai- santerie du garçon de cave? qu'est-il sorti de là , je vous prie ?
HENRI.
Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam , jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de minuit. ( François rentre avec du vin. ) Quelle heure est-il, François ?
FRANÇOIS.
On y va , monsieur , on y va.
HENRI.
Que ce drôle -là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il soit cependant fils de femme! Toute sa science se borne à monter et descendre , et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis
ACTE II, SCÈNE IV. 63
pas encore du caractère de Percy , chaud e'peron ^^^) du Nord , lui qui vous tue quelques six ou sept dou- zaines d'Écossais à un déjeuner , ensuite se lave les mains, et dit à sa femme : «Oh ! que je hais cette vie » oisive ! J'ai besoin de m'occuper.^ — Oh ! mon cher » Henri, dit-elle, combien en as-tu tue' aujourd'hui? » — Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté, » dit-il. » Et puis re'pond une heure après : « Envi- )) ron quatorze , une bagatelle, une bagatelle. » Je t'en prie, fais venir FalstafF; je ferai Percy, et ce damné paquet de lard fera la dame de Mortimer , sa femme. Rwo ^^^\ dit l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes , faites entrer ce pain de suif.
( Entrent Falstaff, Gadshill, Bavdolpli et Peto. ) POINS.
Sois le bienvenu , Jack ; où as- tu donc e'të ?
FALSTAFF.
Malédiction sur tous les poltrons; oui, et ven- geance avec ; oui , par ma foi , et amen ! Donne-moi un verre d'Espagne, garçon. — Plutôt que de con- tinuer de mener cette vie-là, je vais me mettre à renm ailler des bas , à les raccommoder et aussi à les ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons ! Donne- moi un verre d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre ?
( 11 boit. ) HENRI, ^
N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de beurre , autre Titan au cœur tendre qui se fondait d'amour aux douceurs du soleil ^^4)? Si tu l'as vu , hé bien regarde-moi cette pièce.
64 HENRI IV,
FALSTAFF.
Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin.... Il n'y a que de la coquinerie à trouver dans un mau- vais sujet : et naalgre' cela , un poltron est pire cent fois qu'un verre *de vin d'Espagne frelaté. Infâme poltron ! — Va ton chemin , vieux sir Jean , meurs quand tu voudras; si le courage , si le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre , je veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens ayant échappé à la potence , et l'un de ces trois est gros et se fait vieux : Dieu veuille avoir pitié de nous ! Le monde est corrompu , je vous dis. Oui, je voudrais être tisserand ^^^^ , je saurais chan- ter des psaumes et toutes sortes de chansons. Malé- diction sur tous les poltrons, c'est là que j'en reviens toujours.
HENRI.
Hé , sac à laine , que marmottez-vous là entre vos dents ?
FALSTAFF.
Cela un fils de roi ! Si je ne te chasse pas hors de ton royaume avec une épée de bois , et si je ne mène pas tous tes sujets devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de barbe au menton. Vous, prince de Galles ?
HENRI.
Comment, vieille boule <^^*')? de quoi s'agit-il donc ?
FALSTAFF.
N'êtes-vous pas un poltron ? Répondez-moi à cela, et Poins aussi que voilà.
ACTE II, SCÈNE IV. 56
POIWS,
Mordieu , grosse bedaine , si vous m'appelez en- core poltron , je te poignarde.
FALSTAFF.
Moi, t appeler poltron? Je te verrais damner plu- tôt que de t' appeler poltron ; mais je donnerais bien mille guinëes pour savoir courir aussi bien que toi. Vous avez les e'paules assez droites, aussi ne vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos : est- ce là ce que vous appelez épauler vos amis ? Que le diable emporte de pareils épauleurs ! Parlez-moi de gens qui me feront face. — Un verre de vin : que je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.
HENRI.
Misérable ! tes lèvres sont encore humides du der- nier verre que tu as avalé.
FALSTAFF.
C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis que cela.
HENRI.
De quoi s'agit-il donc ?
FALSTAFF.
De quoi il s'agit ! Quatre de nous qui sommes ici avons pris ce matin mille guinées.
HENRL
Où sont-elles , Jack ? où sont-elles ?
FALSTAFF.
Où elles sont ? reprises sur nous ; voilà ce qu'elles
ToM. X, Skakspeare. ^
66 HENRI IV,
sont. Il nous en est tombé une centaine sur le corps
à nous quatre malheureux.
HENRI.
Comment , une centaine , mon cher ?
FALSTAFF,
Je veux être un coquin si je n'ai pas fe'raille' à bras raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un miracle que j'en sois réchappé ; j'ai reçu huit coups d'épée au travers de mon pour- point , quatre dans mes chausses ; mon bouclier est percé d'outre en outre, mon épée hachée comme une scie , ecce signum. Je n'ai jamais mieux fait depuis que j'ai âge d'homme j cela n'a servi de rien. Malé- diction sur tous les poltrons ! — Demandez-leur plu- tôt. S'ils vous disent plus ou moins que la vérité , ce sont des traîtres , des enfans de ténèbres.
HENRI.
Parlez , messieurs ; comment cela s'est-il passé ?
GADSHILL.
Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.
FALSTAFF.
Seize au moins , milord.
GADSHILL.
Et les avons garrottés.
PETO.
Non , non , ils n'ont pas été garrottés.
FALSTAFF.
Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans
ACTE II, SCÈNE IV. 6-
exception d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hé- breu.
GADSHILL.
Comme nous e'tions à partager, six ou sept nou- veau-venus nous sont tombes sur le corps.
FALSTAFF.
Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.
HENRI.
Comment , est-ce que vous vous êtes battus avec tous?
FALSTAFF.
Tous? Je ne sais pas ce que vous entendez par tous; mais si je ne me suis pas battu avec une cin- quantaine , je ne suis qu'une botte de radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le pauvre vieux Jack , je ne suis pas une créature à deux pieds.
POINS.
Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quel- ques-uns.
FALSTAFF.
Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui, je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habit de bougran. Je te dis la chose comme elle est , Hal ; si je te ments, crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille manière de me mettre en garde? Je me tenais de là , et la pointe de mon épée comme cela : quatre coquins en bougran fondent sur moi.
68 HENRI lY,
HENRI.
Comment quatre ? Tu ne disais que deux tout à l'heure.
FALSTAFF.
Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.
POINS.
Oui, oui, il a dit quatre.
FALSTAFF.
Ces quatre-là se sont présentes de front , et ils fon- çaient principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier , comme cela.
HENRI.
Sept ! Comment , il n'y en avait que quatre tout à l'heure.
FALSTAFF.
En bougran, vous dis-je.
POINS.
Oui, quatre en habit debougran.
FALSTAFF.
Sept , vous dis-je , par cette épée , ou je suis un coquin.
HENRI.
Je t'en prie , laisse-le aller son train , nous en aurons encore davantage tout à l'heure.
FALSTAFF.
M'entends-tu, Hal?
HENRL
Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.
ACTE II, SCÈNE IV. %
FALSTAEF.
N'y manque pas , car cela vaut la peine d'être écoute'. Ces neuf en bougran , comme je te le disais, donc.
HENRI.
En voilà déjà deux de plus.
FALSTAFF.
Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon...
POINS.
Ils se trouvèrent alors des courte-pointes ^^'^.
FALSTAFF.
Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et vous les accostai corps à corps , et en un clin d'oeil je fis le compte à sept des onze.
HENRI,
0 prodige ! onze hommes en bougran sortis de deux!
FALSTAFF.
Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de Kendal *^^^^ soient venus me prendre par derrière ; ils ont foncé sur moi , car il faisait si noir , Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main.
HENRI.
Ces menteries sont comme le père qui les engen- dre, aussi grosses qu'une montagne, bien visibles , bien palpables. Quoi ! tripe sans cervelle , tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif!
FALSTAFF.
Comment, es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas la vérité ?
70 HENRI IV,
HENEI.
Quoi ! comment est-il possible que tu aies distin- gué que ces hommes étaient en vert de Kendal , puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir ta main? Allons, rends-nous raison décela; qu'as-tu à dire ?
POINS.
Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos raisons.
FALSTAFF,
Comment? de force? Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous donner une raison par force ? Quand les raisons seraient aussi communes que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison par force, à moi !
HENRI,
Je ne veux pas avoir plus long-temps son péché sur la conscience. Cet effronté poltron, bon seule- ment à écraser les lits , à éreinter les chevaux; cette énorme montagne de chair....
FALSTAFF.
Laisse-nous tranquilles , figure étique , peau d'an- guille , langue de bœuf séchée , longue perche , morue sèche : oh ! que n'ai-je assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble î toi , aune de tail- leur , fourreau d'épée , étui d'arc , sonde de commis de barrière....
HENRI.
Allons, courage, reprends haleine , et puis re-
ACTE II, SCÈNE IV. ^i
commence de plus belles et quand tu seras bien épuise' en basses comparaisons , laisse-moi te dire seulement ces deux mots. ...
POINS.
Écoute bien, Jack.
HENRI.
Nous deux , nous vous avons vu vous quatre tom- ber sur quatre , les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or , remarquez bien à présent com- ment un re'cit tout simple va vous confondre. Alors nous deux que voilà, sommes tombés sur vous qua- tre , et d'un seul mot nous avons , à votre barbe , enlevé votre prise, et nous l'avons , qui plus est , et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison ; etvous,FalstafF, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine , et très-lestement , et très- adroitement, toujours courant , toujours hurlant , aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau. — Ne faut-il pas que tu sois un grand misérable , pour avoir tailladé ton épée exprès comme tu l'as fait , et puis nous venir conter que c'était en te battajit ? Quel subterfuge , quel strata- gème , quel échappatoire peux-tu trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste ?
POINS.
Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera de là?
FALSTAFF.
Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. Eh ! voyez donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse tuer l'héritier présomp-
^2 HENRI IV,
tif ? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince légitime ? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. Mais voyez l'instinct , le lion ne toucherait pas au prince légitime ^'^^K L'instinct est une belle chose ; j'ai été poltron par instinct : je n'en aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi, comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais après tout, mes enfans , je suis pardieu bien aise que vous ayez l'ar- gent. Hôtesse , jetez les portes , veillez cette nuit , vous prierez demain. Pour vous, gaillards, bons garçons , bons enfans, cœurs d'or, que tous les ti- tres qui reviennent aux bons compagnons vous soient donnés. Eh bien ! nous divertirons-nous bien ce soir ? Ferons-nous une comédie impromptu ?
HENRI.
Va comme il est dit : le sujet sera , sauve qui peut.
FALSTAFF.
Ah ! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pouir moi,
(Entre l'hôtesse.)
L'HOTESSE.
Milord le prince.
HENRI.
Eh bien , miladi l'hôtesse, qu'as-tu à me dire ?
L'HOTESSE.
Vraiment , milord , il y a un noble homme de la cour à la porte qui demande à vous parler ; il dit qu'il vient de la part de votre père.
ACTE II, SCÈNE IV. 73
HENRI.
Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et renvoyez-le à ma mère ^'♦°^.
FALSTAFF.
Quelle espèce d'homme est-ce?
L'HOTESSE.
C'est un vieillard.
FALSTAFF.
Que fait la gravite' d'un vieillard hors de son lit à minuit? Irai-je lui donner sa re'ponse?
HENRL
Oh ! oui, je t'en prie ; va , Jack.
FALSTAFF.
Eh bien , ma foi , je m'en vais lui donner son pa- quet.
(Il sort.) HENRI.
Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus ; et vous aussi , Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main sur le prince légitime. Oh ! non , fi donc!
BARDOLPH,
Ma foi , je me suis sauvé , moi, quand j'ai vu les autres se sauver.
HENRI.
Oh çà ! dites-moi à présent , sans plaisanterie , comment se trouve-t-il que l'épée de Falstaff soit si ébréchée ?
74 HENRI IV,
PETO.
Pardieu , il l'a ébréchée avec son poignard , et a dit que sur son honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait pas à vous per- suader que cela s'était fait dans le combat j et il nous a engage's à arranger de même nos épées.
BARDOLPH.
Oui , comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe tranchante , pour le faire saigner et en bar- bouiller nos habits , et jurer que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce qu'il y avait plus de sept ans que je n'avais fait ; car je rougis d'entendre seulement parler de ses mon- strueuses inventions.
HENRI.
Oh ! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Es- pagne il y a dix-huit ans et tu fus pris sur le fait , et depuis ce temps-là tu as toujours eu le feu au visage sans qu'on t'en priât. Tu avais pour toi le fer et la flamme , et cependant tu te sauves ! Dis-moi , quel était ton instinct pour cela ?
BARDOLPH.
Milord , voyez-vous ces météores ? apercevez-vous ces feux ?
HENRI.
Oui.
BARDOLPH.
Que croyez-vous que cela annonce ?
HENRL
Un foie chaud et une froide bourse.
ACTE II, SCÈNE IV. 75
BARDOLPH.
Rage et fureur , milord , à le bien prendre.
HENRI.
Non , si on te prend bien , la corde. ( Rentre Fais- taff. ) Voilà notre maigre Jack qui revient ; voilà notre squelette décharné. He' bien , ma douce créa- ture rembourrée de coton , combien y a-t-il que tu n'as vu ton genou?
FALSTAFF.
Mon genou? A ton âge , Henri, je n'avais pas le corsage aussi gros que la serre d'un aigle. Je me se- rais glissé dans la bague d'un alderman. Ah ! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les chagrins ; cela vous gonfle un homme comme un ballon. — Il y a de maudites nouvelles par le monde : sir Jean Bracy venait ici de la part de votre père ; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce crâne du Nord , Percy , et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous? —
POINS.
Oh ! Glendower.
FALSTAFF.
Oui , Owen, Owen ; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le vieux Northumberland, et cet Écos- sais , le plus leste de tous les Écossais , Douglas , qui monte à cheval une montagne en ligne perpendicu- laire....
76 HENRI IV,
HENRI.
Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un coup de pistolet.
FALSTAFF.
Précisément^ vous l'avez touché.
HENRI.
Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.
FALSTAFF.
Tenez , ce drôle-là a du sang dans les veines , il ne se sauvera pas.
HENRI.
Et quel autre drôle es-tu donc, toi , de le louer si fort pour savoir bien courir ?
FALSTAFF.
A cheval , coucou ; mais à pied , il ne bougera ja- mais d'un seul pas.
HENRL
Si fait , Jack , par instinct.
FALSTAFF.
Ah ! j'en conviens , par instinct. Eh bien , il est donc là aussi avec un certain Mordake , et encore un millier de bonnets bleus. Worcester s'est sauvé se- crètement cette nuit. La barbe de ton père a blan- chi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent à aussi bon marché que du maque- reau qui sent.
HENRI.
Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée de guerre se prolonge , il est probable
ACTE II, SCÈNE IV. ^7
que nous aurons les filles ^^^\ comme les clous de fer à cheval , au cent.
FALSTAFF.
Par la messe ! mon garçon , tu dis vrai ; il y a ap- parence que le commerce ira bien pour nous de ce côtë-là ! Mais , dis-moi donc , Hal , n'as-tu pas hor- riblement peur? A toi qui es l'héritier présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte de ce de'mon de Douglas , ce sal- pêtre de Percy , et ce satan de Glendower ? N'as-tu pas horriblement peur ? N'as-tu pas le frisson dans le sang?
HENRI.
Pas un brin , sur ma foi. Il me faudrait pour cela un pieu de ton instinct.
FALSTAFF.
Oh ! tu seras horriblement grondé demain , quand tu te présenteras devant ton père. Allons , par ami- tié pour moi, rêve un peu à ce que tu dois lui ré- pondre.
HENRI.
Voyons , mets-toi à la place de mon père , et exa- mine-moi sur les particularités de ma vie.
FALSTAFF.
Veux-tu ? Volontiers. Cette chaise sera mon trône ce poignard mon sceptre , et ce coussin ma couronne.
HENRI.
On prendrait ton trône pour un escabeau , ton sceptre d'or pour un poignard de plomb , et ta pré- cieuse et riche couronne pour la triste tonsure d'une tête chauve.
7S HENRI IV,
FALSTAFF,
C'est bien; mais pour peu qu'il te reste encore une étincelle de la grâce , tu vas être ému. — Donnez- moi un verre de vin d'Espagne , afin que cela me fasse paraître les yeux rouges , et qu'on puisse croire que j'ai pleuré ; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je veux le faire sur le ton du roi Cambyse.
HENRI.
Fort bien ! Voilà ma révérence.
FALSTAFF.
Et voici mon discours. — Écartez-vous , lords.
L'HOTESSE.
Voilà une excellente scène , en vérité !
FALSTAFF, à l'hôtesse.
Ne pleurez pas , charmante reine ; car c'est en vain que coulent vos larmes.
L'HOTESSE.
Oh ! voyez donc ce père , comme il soutient bien son rôle !
FALSTAFF.
Pour l'amour de Dieu , lords , emmenez ma triste épouse, car les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.
L'HOTESSE.
Oh ! à merveille ! Il fait aussi bien qu'aucune de ces canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.
FALSTAFF.
Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.
ACTE II, SCÈNE IV. 79
— Henri, je m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps , mais encore de la compa- gnie que tu fre'quentes ; car bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds , cependant la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te crus mon fils en partie sur la parole de ta mère , et en partie d'après ma propre opinion ; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux , et ta sotte manière de lais- ser tomber ta lèvre inférieure , m'en sont une bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. Pour- quoi , étant mon fils , te fais-tu ainsi montrer au doigt ? Le brillant soleil des cieux doit-il faire l'école buissonnière, et aller se nourrir de mûres sauvages ? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils d'Angle- terre doit-il devenir un filou , un coupeur de bour- ses? Voilà la question. — H y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler , et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix; cette poix, suivant le rapport des anciens au- teurs , est une chose qui salit : il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri, dans ce moment je ne parle pas dans le vin , mais dans les pleurs ; ni dans la joie , mais dans la colère ; ni en paroles seulement , mais par mes gémissemens ; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.
HENRI.
Quelle sorte d'homme est-ce , sous le bon plaisir de votre majesté ?
8c) HENRI IV,
FALSTAFF.
C'est un homme de bonne mine , ma foi , et de cor- pulence , qui a l'air gai , l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers soixante... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet homme était un débauché , il me tromperait bien ; car, Henri, je vois la vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit , comme le fruit par Farbre , alors je le déclare hautenient , il y a de la vertu dans ce Falstaff ; con- serve-le et bannis tout le reste. Or , dis-moi à pré- sent , méchant vaurien , dis-moi , qu'es-tu devenu depuis un mois ?
HENRI.
Est-ce là parler en roi? — Prends ma place; je vais faire le rôle de mon père.
FALSTAFF.
Quoi ! me déposséder? — Si tu fais ce rôle la moi- tié aussi gravement , aussi majestueusement , tant dans le choix des termes que dans le sujet, pends- moi par les talons comme un lapin écorché.
HENRI.
A la bonne heure : je me mets là.
FALSTAFF.
Et moi ici. Jugez, messieurs.
HENRL
Oh cà ! Henri , d'où venez-vous ?
FALSTAFF.
Mon noble seigneur, d'Eastcheap.
ACTE II, SCÈNE IV. 8ï
HENRI.
Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien
graves.
FALSTAFF.
Ventrebleu ! seigneur , elles sont fausses. — Oh ! je vous en ferai voir long pour un jeune prince.
HENRI.
Quoi ! tu jures, enfant pervers? A commencer de ce moment, ne lève jamais les yeux sur moi ; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il y a un dé- mon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme ; une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature animale, de cette loupe d'hydropisie , de cette énorme tonne de vin d'Espagne , de cette valise de tripes , de ce bœuf gras '^^^^ rôti le pudding dans le ventre , de ce doyen du vice , de cette iniquité en cheveux gris , de ce père pendard , de cette vieille bagatelle? A quoi est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on faire avec grâce et propreté ? rien au- tre chose que couper un chapon et le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi ru- sé ? en coquinerie seulement. En quoi coquin ? en tout. En quoi honnête? en rien.
FALSTAFF.
Je voudrais que votre altesse n'allât pas plus vite que je ne peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?
HENRI.
Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse , ce FalstafF, ce vieux satan à barbe grise.
ToM. IX. ShaJîspeare. 6
82 HENRI IV,
FALSTAFF.
Seigneur , je connais l'homme.
HENRI.
Je le sais bien que tu le connais.
FALSTAFF.
Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en moi-même , ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux, et je l'en plains bien , ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit, sauf votre révé- rence, un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument. Si le vin d'Espagne sucré est une offen- se , Dieu veuille avoir pitié des pécheurs ! Si c'est un crime d'être vieux et gai , je connais plus d'un vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïs- sable , alors les vaches maigres de Pharaon sont di- gnes d'être aimées. Non, mon bon seigneur , bannis Peto , bannis Bardolph , bannis Poins ; mais pour l'aimable Jack Falstaff , le bon Jack Falstaff, l'hon- nête Jack Falstaff, le vaillant Jack Falstaff , et d'au- tant plus vaillant qu'il est le vieux Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri , non, ne le bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack , autant bannir le reste de l'univers.
HENRI.
Je le bannis; je le veux.
( On fi-appe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph. )
(Bardolph rentre en courant,)
BARDOLPH.
Oh ! milord , milord , le shérif est à la porte avec la plus monstrueuse garde...
ACTE II, SCÈNE IV. 83
FALSTAFF.
Va-t'en , drôle î — Achevez la pièce ; j'ai bien des choses à dire en faveur de ce FalstafF.
( L'hôtesse rentre précipitamment. )
L'HOTESSE.
0 Jésus! mon prince, mon prince!
HENRL
Allons , allons , est-ce donc le diable à cheval sur un chalumeau? De quoi s'agit-il ?
L'HOTESSE.
Le she'rif et toute la garde sont à la porte ; ils viennent pour faire la visite de la maison. Les lais- serai-] e entrer ?
FALSTAFF.
Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.
HENRI.
. Et toi , naturellement poltron , sans instinct.
FALSTAFF.
Je nie votre major ^^^\ — Si vous voulez renier aussi le shérif, soit , sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu'un autre homme à la charrette , la peste soit de mon éducation ; et j'espère bien aussi , au moyen de la corde , être aussi vite étrangle' qu'un autre.
HENRL
Va te cacher derrière la tapisserie. — Vous autres, montez là-haut. A présent, mes maîtres, que ne
84 HENRI IV,
donneriez-vous pas pour une figure honnête et une
bonne conscience?
F AL STAFF.
J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre ; mais ce temps-là est passe' : c'est pourquoi je vais me cacher.
( Tous sortent, excepté Henri et Poins.) HENRI.
Faites entrer le shérif. ( Entrent le shérif et un voiturier. ) Eh bien , monsieur le she'rif , que me vou- lez-vous?
LE SHÉRIF.
D'abord , monseigneur , veuillez me pardonner. La clameur publique et toutes les apparences accu- sent quelques hommes qui sont dans cette maison.
HENRI.
Quels hommes?
LE SHÊRÎIF.
Il y en a un bien connu , mon. gracieux seigneur, un homme gros et gras.
LE VOITURIER.
Oh ! gras comme beurre.
HENRL
L'homme que vous désignez, je vous assure , n'est point ici ; car , moi qui vous parle , je lui ai donné une commission à faire à Theure qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il appartiendra , sur tout ce dont il pourra être chargé. Ainsi, permettez que je vous prie à présent de vous retirer.
ACTE II, SCÈNE IV. 85
LE SHÉRIF.
Cest ce que je vais faire , mon prince. Voilà deux honnêtes gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs. <
HENRI.
Cela peut être. SU a volé ces hommes-là, il en sera responsable. Ainsi, adieu.
LE SHÉRIF.
Bonsoir , mon noble seigneur.
HENRL
Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas ?
LE SHÉRIF.
En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures du matin.
(Le shérif et le voiturier s'en vont. ) HENRL
Ce gras coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul : appelez-le.
POINS.
FalstafF! — Il dort profondément derrière la ta- pisserie , et ronfle comme un cheval.
HENRI.
Ecoutez avec quel effort il tire sa respiration. — Fouillez dans ses poches. — ( P oins fouille dans ses poches. ) Hé bien , qu'as-tu trouvé ?
POINS.
Rien que des papiers , milord.
HENRI.
Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.
86 HENRI IV,
POINS.
Item , un chapon 2 sh. 2 d.
Item , sauce ^.o 4
Item , yin d'Espagne 5 8
Item , anchois et vin d'Espagne après
souper 5 8
Item, pain, un demi-penny. . . . . o i
HENRI,
0 Finfâme ! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse quantité de vin d'Espagne ! Garde soi- gneusement le reste ; nous lirons cela plus à loisir : laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la cour dans la matine'e. — Il nous faudra tous partir pour la guerre, et j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros maraud, je le ferai placer dans l'infanterie , une marche d'un quart de mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure. — Viens me trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.
POINS.
Bonjour, mon bon seigneur.
( Ils partent. )
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III, SCÈNE I. 87
•«*4**»*«*** ************ **^'^**'**'*'**'***'***'*'*^'****************'*^^*^^*^
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Bangor. — La maison de l'arcbidiacre.
Entrent HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER et GLENDOWER.
MORTIMER.
Ces promesses sont belles ; nos partisans sont sûrs, et notre début pre'sente les plus belles espe'rances.
HOTSPUR.
Lord Mortimer, — et vous, cousin Glendower , voulez-vous que nous nous asseyions? — et vous aussi, mon oncle Worcester. — Male'diction ! j'ai oublié la carte.
GLENDOWER.
Non : la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds- toi, mon bon cousin Hotspur : toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce nom , son visage pâlit j et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.
HOTSPUR.
Et à vous Tenfer , toutes les fois qu'il entend pro- noncer le nom d'Owen Glendower.
88 HENRI IV,
GLENDOWER.
Je ne peux Ten blâmer : lors de ma naissance , le front du firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlans, et à Tinstant où je vins au monde, le globe de la terre trembla comme un pol- tron .
HOTSPUR.
Eh bon ! ne fussiez-vous jamais né , la chatte de votre mère eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins tremblé dans ce moment-là.
GLENDOWER,
Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.
HOTSPUR.
Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de vous , la terre et moi nous ne nous ressem- blons guère.
GLENDOWER.
Le ciel était tout en feu , et la terre a tremblé.
HOTSPUR.
Hé bien , la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non pas de terreur de votre naissance. Sou- vent la nature malade vomit d'étranges éruptions ; souvent la terre féconde est pressée et tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordon- nés que renferment ses entrailles. En s'efForçant de sortir , ils secouent cette vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'- mère la terre, souffrant de cette incommodité , se sera agitée de douleur.
ACTE III, SCÈNE I. 89
GLENDOWER.
Cousin , il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces sortes de contradictions. — Permettez-moi de vous répéter encore qu^à ma naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées , que les chèvres sont descendues des montagnes , et que les grands troupeaux ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes m'ont an- noncé comme un être extraordinaire, et tous les événemens de ma vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires. Quel homme parmi lesvivans, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde autour des rivages de FAngleterre, de l'Ecosse et des terres de Galles , peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m' avoir en- seigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me suivre dans les pénibles sentiers de la science , ou m'accompagner dans la recherche de ses profonds secrets ?
HOTSPUR.
Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le gallois. — Je vais dîner.
MORTIMER.
Finissez, cousin Percy ; vous le rendrez fou.
GLENDOWER.
Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme.
HOTSPUR.
Et moi aussi je le peifX , et il n y a pas un homme qui ne le puisse ; mais viendront-ils quand vous les appellerez ?
90 HENRI IV,
GLENDOWER.
Et je puis vous apprendre , cousin , à commander au diable.
HOTSPUR.
Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable en disant la vérité ,• dites la vérité , et vous ferez honte au diable ^^^K Si vous avez le pou- voir de l'évoquer , faites-le venir ici , et je jure bien que j'aurai le pouvoir , moi , de le faire enfuir de honte. Oh ! tant que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.
MORTIMER.
Allons, allons, finissons tous ces inutiles propos.
GLENDOWER.
Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour m'attaquer , et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte ^^^^ , et battu des orages.
HOTSPUR.
Sans bottes , et par le mauvais temps encore ! Comment diable aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre ?
GLENDOWER.
Allons , voici la carte. Ferons-nous par tiers , comme nous en sommes convenus , le partage de nos droits?
MORTIMER.
L'archidiacre a déjà traôé avec une parfaite éga- lité les limites des trois parts. L'Angleterre , depuis la Trent et la Severn jusqu'ici, au sud et à l'est,
ACTE III, SCÈNE I. ç)i
m'est assignée pour mon lot. Toute la partie de Fouest , et le pays de Galles au delà des rives de la Severn et tdutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen Glendower. Et à vous, cher cousin , tout le reste vers le nord , à partir de la Trent. Déjà nos trois traites de partage sont dres- sés. Après les avoir mutuellement scelle's, ope'ration qui peut être terminée ce soir , demain , cousin Percy , vous et moi et le bon Worcester , nous parti- rons ensemble pour aller joindre votre père , et les troupes écossaises , au rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est pas prêt encore , et nous n'aurons pas besoin de son se- cours d'ici à quatorze jours. — (^ Glendower.) Dans cet intervalle , vous aurez eu le temps de rassem- bler vos vassaux , vos amis et les gentilshommes de votre voisinage.
GLENDOWER.
Je vous aurai rejoints, avant ce temps , milords , et vos dames viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de répandu quand vous vous sépareriez de vos femmes et de vous.
HOTSPUR.
Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici , n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleu- res, une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent couleront ici
92 HENRI IV,
dans un nouveau canal uni et droit ; elle ne serpen- tera plus dans ce profond détour pour me venir vo- ler un si riche coin de terre.
GLENDOWER,
Elle ne serpentera plus ? Elle serpentera , il le faut bien. Vous voyez que c'est là son cours.
MORTIMER.
Oui , mais remarquez donc comme elle continue et revient sur moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce point là tout au- tant qu'elle vous ôte sur l'autre.
WORCESTER.
Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher, couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.
HOTSPUR.
Je veux qu'il en soit ainsi ; cela ne coûtera pas cher.
GLENDOWER.
Et moi , je ne veux pas qu'on change son cours.
HOTSPUR.
Vous ne le voulez pas ?
GLENDOWER.
Non, et vous ne le ferez pas.
HOTSPUR.
Qui me dira non ?
GLENDOWER.
Qui? ce sera moi.
ACTE III, SCÈNE I. 93
HOTSPUÎl.
Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gal- lois.
GLENDOWER.
Je sais parler en anglais , milord , et tout aussi bien que vous ; car j'ai e'té eleve' à la cour d'Angle- terre, et très jeune encore j'ai arrange' pour la harpe, et très-agrëablement , une quantité' de chansons an- glaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles orne- mens , mérite qu'on n'a jamais remarqué en vous.
HOTSPUR.
Vraiment , je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux être chat et crier miaou , que d'être un de vos ouvriers en vers de ballades. J'aimerais mieux entendre tourner sur sa vis un chandelier de cuivre ou une roue mal graissée gratter son essieu ; cela m'agacerait moins les dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie : elles ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.
GLENDOWER.
Allons, on vous changera le cours de la Trent.
HOTSPUR.
Oh ! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on voudra , trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en fait de marché, Moilk comme je suis , je chicanerais sur la neuvième partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés ? Partons- nous?
GLENDOWER.
La lune est belle ; vous pouvez partir la nuit. Je vais presser le rédacteur pendant ce temps , et vous^ pré-
94 HENRI IV,
parez vos femmes à votre de'part. — Je crains que ma fille n'en perde la raison , tant elle aime passion- nément son cher Mortimer !
(Il sort.) MORTIMER.
Fi, cousin Percy! pouvez -vous contrarier ainsi mon père ?
HOTSPUR.
Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelque- fois en colère quand il .vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur Merlin et de ses prophéties , et d'un dragon , et d'un poisson sans na- geoires, d'un griffon aux ailes rognées, d'un cor- beau dans la mue, d'un lion couchant, d'un chat dansant , et de tout ce ramas de folies qui me met- tent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière il m'a tenu au moins neuf heures en- tières à faire l'énumération des noms des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais : Hom , et fort bien y continuez; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh ! il est aussi ennuyeux qu'un cheval ruiné , ou une femme qui gronde ; pis qu'une maison oii il fume. — Oui , j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail , dans un moulin bien loin , que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que ce fût de toute la chrétienté , s'il fallait l'avoir là à me parler.
MORTIMER.
Croyez-moi , c'est un digne gentilhomme , extrê- mement instruit , et qui possède de singuliers se- crets ; vaillant comme un lion , merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde.
ACTE III, SCÈNE I. 95
Voulez- vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre caractère, et il fait même vio- lence à sa nature pour fle'chir lorsque vous contra- riez ses ide'es ; oui, je vous le proteste. Je vous ga- rantis qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous avez fait, sans éprou- ver de sa part de rudes et menaçantes reparties. Mais ne recommencez pas souvent , je vous en supplie.
WORCESTER.
En ve'rite' , milord , vous vous obstinez beaucoup trop à la contradiction ; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour pousser sa patience à bout. Il faut absolument , milord , que vous appre- niez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la grandeur , du courage , du feu , et voilà le plus grand éloge qu'on en puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse , un défaut d'éducation et d'habileté , de l'orgueil, de la hauteur , de la présomption et du dédain ; et le moindre de ces vices , dès qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les cœurs, et traîne après soi une défaveur qui ternit l'éclat de ses au- tres qualités , et leur dérobe les louanges qu'elles méritent.
HOTSPUR.
Fort bien , me voici à l'école ! Que vos bonnes manières vous prospèrent ! — Je vois venir nos fem- mes, faisons nos adieux.
( Rentrent Glendower avec lady Mortimer , et lady Percy. ) MORTIMER.
Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir.
9^ HENRI IV,
Ma femme ne sait pas dire un mot d'anglais , ni
moi un mot de gallois.
GLENDOWER.
Ma fille pleure , elle ne veut point se se'parer de vous ; elle vout aussi se faire soldat et aller à la guerre.
MORTIMER.
Mon respectable père , dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous suivront de près sous votre escorte.
( Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même langage. ) GLENDOWER.
Elle se de'sespère. C'est une petite créature entêtée et volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.
(Lady Mortimer parle à son e'pous en gallois.) MORTIMER.
J'entends tes regards : pour ce joli gallois qui tombe de ces yeux gonflés de larmes , j'y suis par- faitement habile; et si la honte ne me retenait pas, je te répondrais dans le même langage. ( Lady Mortimer parle. ) Oui , je comprends tes baisers , et toi les miens , et c'est un dialogue tout en sen- timent. — Mais je te promets, ma bien-aimée , de ne pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie ap- pris ta langue ; car dans ta bouche le gallois a au- tant de douceur que les airs les mieux composés chantés par la plus belle reine , sous un berceau d'été , avec les plus ravissantes modulations et l'ac- compagnement de son luth.
GLENDOWER.
Si vous vous attendrissez , elle perdra la raison .
ACTE ÏIIj SCÈNE r. g^
(Lady Mortinier parle encore. )
MORTIMER.
Oh ! dans cette langue je suis l'ignorance même.
GLENDOWER.
Elle vous invite à vous coucher sur les joncs vo- luptueux, et à reposer votre tête chérie sur son sein ; elle vous chantera l'air que vous aimez , et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le jour de la nuit , une heure avant que le céleste attelage commence à l'orient sa course dorée.
MORTIMER.
Je veux bien de tout mon cœur m'asseoir et l'en- tendre chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera rédigé.
GLENDOWER.
Allons , asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des instrumens volent dans les airs à mille lieues de vous , et cependant ils vont à l'instant être en ces lieux : asseyez-vous et soyez attentifs.
HOTSPUR.
Viens , Kate : tu sais aussi admirablement te cou- cher. Allons , vite , vite , que je puisse reposer ma tête sur ton sein.
LADY PERCY.
Laissez-moi tranquille , oison sans cervelle,
(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des instrumens.) ToM. X. Shakspearc. 7
93 HENRI IV,
HOTSPUR.
Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le gallois ; cela ne m'e'tonne pas, il est si ca- pricieux. Par Notre-Dame, il est bon musicien !
LADY PERGY.
Vous devriez donc être musicien des pieds à la tête, car vous n'êtes gouverne' que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille, mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.
HOTSPUR.
J'aimerais beaucoup mieux entendre Lady, ma chienne , hurler en irlandais.
LADY PERGY.
Veux-tu avoir la tête cassée ?
HOTSPUR.
Non.
LADY PERGY.
Tiens-toi donc tranquille.
HOTSPUR.
Ni l'un , ni l'autre : je suis comme les femmes.
LADY PERGY.
Va , Dieu te conduise.
HOTSPUR,
Au lit de la Galloise ?
LADY PERGY.
Que dis-tu là?
HOTSPUR.
Paix! Elle chante. ( Ladj Mortimer chante une
ACTE III, SCÈNE I. 99
chanson galloise.) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre chanson.
LADY PERCY.
Non , en ve'rite'.
HOTSPUR.
Non, en ve'ritë! Mon cœur, vous jurez comme une marchande de confitures. Non , en ve'rite' , et aussi vrai que je vis, et comme je veux que Dieu me pardonne , et aussi sûr qu'il fait jour; vos ser- mens sont d'une étoffe si mince , si légère ! On dirait que vous n'êtes jamais sortie des faubourgs de Lon- dres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es une , avec un bon gros serment qui emplisse la bou- che ; et laisse-moi ton en vérité et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de velours '-^^^ et aux citadins endimanchés. Allons, chante.
LADY PERCY.
Je ne veux pas chanter.
HOTSPUR.
C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés , je veux partir d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.
( Il sort. ) GLENDOWER.
Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci , on achève de mettre les articles au net : nous n'avons plus qu'à les sceller, et en- suite, à cheval sans délai.
MORTIMER.
De tout mon cœur.
(Ils sortent.)
loo HENRI IV,
SCÈNE IL
Londres. — Un appartement du palais.
Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES
et des Lords.
LE ROI.
Milords, veuillez vous retirer j nous avons, le prince de Galles et moi, à causer ensemble : mais ne vous éloignez pas ; dans un moment nous aurons besoin de votre pre'sence. ( Les lords sortent. ) Je ne sais pas si Dieu , pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets jugemens, arrêté qu'il ferait sortir de mon propre sang l'instrument de sa vengeance et le châtiment qu'il me destine; mais tu me fais croire, par les déportemens de ta vie, que tu es spécialement marqué pour être le ministre de son ardente colère , et la verge dont il punira mes égaremens. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des penchans si déréglés, des goûts si abjects , une conduite si déplorable, si nulle, si licencieuse, des passions si basses , de si misérables plaisirs , une société aussi grossière que celle dans laquelle tu es entré et comme enraciné , puissent se trouver asso- ciés à un sang aussi noble que le tien , et te paraître dignes du cœur d'un prince ?
HENRI.
Avec le bon plaisir de votre majesté , je voudrais pouvoir me justifier de toutes mes fautes aussi com-
ACTE III, SCÈNE IL lor
plétemeiit que je suis certain de me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a charge'. Du moins, laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers , que l'oreille du pou- voir est forcée d'entendre de la Louche de ces para- sites sourians, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi vous demander qu'une humiliation sin- cère m'obtienne le pardon des véritables irrégulari- tés oii s'est à tort laissé égarer ma jeunesse.
LE ROI.
Dieu te pardonne! — Mais laisse- moi encore, Henri , m' étonner de tes inclinations qui prennent un vol tout-à-fait opposé à celui de tes ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil , et c'est ton jeune frère qui la remplit aujourd'hui ; tu as aliéné de toi les cœurs de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang ; tu as détruit l'at- tente et les espérances que l'on avait fondées sur toi , et il n'est pas d'homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j'avais été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés vulgaires, l'opinion publique qui m'a con- duit au trône serait restée fidèle à celui qui en était possesseur , et m'aurait laissé dans un exil flétris- sant, confondu parmi la foule, sans distinction et saiis éclat. Mais , parce que je me montrais rare- ment, je ne pouvais faire un pas que , semblable à une comète, je n'excitasse l'admiration , que les pè- res ne dissent à leurs enfans : Oest lui ; d'autres de- mandaient -.Ou est-ill lequel est Bolingbroke^Et alors
102 HENRI IV,
je dérobais au ciel tous les respects des hommes , me parant d'une telle modestie que j'arrachais à tous les cœurs le serment de fidélité', à toutes les bou- ches des cris et des acclamations jusqu'en la pré- sence du roi couronné. Ainsi j'ai conservé la fraî- cheur et la nouveauté de ma personne; ma présence, comme une robe pontificale, ne s'est jamais exposée aux regards qu'on ne l'ait vue avec surprise. Aussi l'apparition .de ma grandeur , rare mais somp- tueuse, prenait les apparences d'une fête que sa ra- reté rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, cou- rait de droite et de gauche autour de mauvais bouf- fons , d'une bande d'esprits légers comme la paille et promptement allumés , promptement consumés. Il jouait ainsi la dignité, et compromettait la gran- deur royale avec de sots baladins , laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes , livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux railleries d'une troupe d'enfans moqueurs , et servant de plastron aux quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en société avec le peuple des rues. Il s'était vendu à la popu- larité , et chaque jour, en proie aux regards de la multitude , il les rassassia du miel de sa présence , et commença à changer en dégoût le charme des choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir trop de beaucoup. Aussi lorsqu'il avait occasion de se montrer, de même que le coucou au mois de juin , on l'entendait , on ne le regardait plus , on le voyait avec des yeux qui , fa- tigués et blasés par un spectacle commun , ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins
ACTE riT, SCÈNE II. ,o3
de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majesté' suprême lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Les paupières appesanties au con- traire se baissaient à sa vue ^ fermées par le sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu'offrent les peuples à l'objet de leur inimitié ; tant ils étaient gorgés , rassasiés , surchargés de sa présence î Et tu es , Henri , précisément dans le même cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilège de ton rang élevé ; tous les yeux sont las de ta pré- sence trop prodiguée.... excepté les miens, qui ont désiré de te voir encore , et se sentent malgré moi, à ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse.
HENRI;
Mon trois fois gracieux seigneur, je serai doréna- vant plus semblable à moi-même.
LE ROI.
Par l'univers , tel tu es en ce jour, tel était Ri- chard lorsque, revenant de France , je débarquai à Ravensburg; et tel que j'étais alors, tel est aujour- d'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme , Percy a dans le pays un pouvoir plus res- pectable que toi , l'ombre du successeur au trône. Car , sans droit à la couronne , sans la moindre ap- parence de droit , il remplit nos campagnes de guer- riers armés. Il affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux années que toi, il conduit aux combats sanglans et aux coups meur- triers de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les rapides in-
io4 HENRI IV,
cursions , et la grande renomme'e dans les armes , enlèvent à tous les guerriers la première place , et le titre suprême de premier capitaine du siècle dans tous les royaiimes qui reconnaissent le Christ? Hé bien ! trois fois cet Hotspur , ce Mars au maillot , ce héros encore enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l'a fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté' et s'en est fait un ami pour em- boucher aujourd'hui la trompe retentissante du dëfi et ébranler la paix et la sûreté' de notre trône. Qu'en dis-tu ? Percy , Northumberland , monseigneur l'ar- chevêque d'York, Douglas, Mortimer, s'unissent contre nous , et déjà sont en armes — Mais pourquoi t'informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri , te parlé-je de mes ennemis à toi qui es mon plus pro- che comme mon plus cher ^'^'^ ennemi? il n'est pas impossible que subjugue' parla crainte, entraîne' par la bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentemens, tu ne combattes bientôt contre moi à la solde de Percy , rampant à ses pieds , et flattant l'orgueil de son front pour montrer à quel point tu es dégénéré.
HENRI.
Ne le croyez pas ; vous ne verrez rien de sembla- ble ; et que le ciel pardonne à ceux qui m'ont alié- né à ce point l'estime de votre majesté ! C'est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la fin de quelque glorieuse journée , j'oserai vous dire que je suis votre fils, lorsque je me présenterai à vous , entièrement couvert d'une sanglante pa- rure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une fois lavé , avec lui s'effacera ma honte ; et
ACTE III, SCÈNE II. io5
ce jour sera le jour même , en quelque temps qu'il arrive, oii ce jeune fils de la gloire et de la renom- mée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre Henri , auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes efforts ; que ne sont-ils en foule , et sur ma tête toutes mes hontes redouble'es ! Un temps viendra où je forcerai ce jouvenceau du nord à changer ses glorieuses ac- tions contre mes ignominies. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur ; il amasse pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si rigoureux, qu'il faudra qu'il me cède tous ses hon- neurs jusqu'au dernier; oui, jusqu'au plus léger des mérites qui auront honore' sa vie , ou j'en arra- cherai le compte de son coeur. Voilà ce que je pro- mets ici sur le nom de Dieu; et , s'il permet que je l'exëcutè, je conjure votre majesté que cet exploit serve à expier çaa jeunesse et à fermer les plaies in- vétérées de mon inconduite. Si je n'y parviens pas, la vie en finissant rompt tous les engagemens, et je mourrai cent mille fois avant de violer la moindre parcelle de ce serment.
LE ROI.
Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles. Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef. ( Entre Blount. ) Qu'est-ce donc , brave Blount ? tes regards annon- cent un homme bien pressé.
BLOUNT.
Comme les affaires dont je viens vous parler. Le
io5 HENRI IV,
lord. Mortimer d'Ecosse ^^^'^ fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se sont joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S'ils se tiennent mutuellement toutes leurs promesses , ils formeront le parti le plus puissant et le plus formidable qui ait jamais attaqué un e'tat.
LE ROI.
Le comte de Nortliumberland s'est mis en marche aujourd'hui : mon fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de cinq jours. Vous partirez, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth ; vous , Henri , vous marcherez par la province deGlocester, et, à cecompte, tout bien calcu- le', toutes nos troupes doivent être réunies à Bridge- north dans douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras : séparons-nous. La supériorité d'un ennemi se nourrit et profite du moindre délai,
SCÈNE IIL
Une chambre de la taverne de la Tête-de-Cochon.
Entrent FALSTAFF etBARDOLPH.
FALSTAFF.
Bardolph , ne suis-je pas indignement maigri de- puis cette dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu , que je viens à rien? Vois , la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille
ACTE III, SCÈNE III. ,07
poire de messire-jean. Allons, il faut faire pe'ni- teiice, et cela tout à l'heure , pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientôt je n'aurai plus de coeur, et alors la force me manquera pour me re- pentir. Si je n'ai pas oublie' comment est fait le de- dans d'une e'glise , je veux être sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un bras- seur. Oui, le dedans d'une e'glise. — La compagnie, la mauvaise compagnie a fait ma perte.
BARDOLPH.
Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre long- temps.
FALSTAFF.
Eh ! voilà ce que c'est : allons , chante-moi quel- que chanson bien grasse, êgaie-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un galant homme ; j'étais en vérité' assez honnêtement vertueux : je jurais peu, je ne jouais pas aux dez plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure : je rendais l'argent que j'em- pruntais oui, trois ou quatre fois cela m'est ar- rivé ; je vivais bien et j'étais bien réglé; et à présent je vis sans règle , et hors de toute mesure.
BARDOLPH.
Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas manquer d'être hors de toute mesure , hors de toute mesure raisonnable, sir Jean.
FALSTAFF.
Corrige ta figure, et je corrigerai ma vie. C'est toi qui est notre amiral; tu portes la lanterne de
io8 HENRI IV,
poupe, mais c^est dans ton nez ; tu es le chevalier de
la lampe ardente.
BARDOLPH.
Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.
FALSTAFF.
Non , par ma foi , j'en fais aussi bon usage que bien des gens font d'une tête de mort , ou d'un mé- mento mori. Je ne vois jamais ta face, que je ne pense tout de suite au feu d'enfer , et au mauvais riche qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle , qui brûle ; si tu e'tais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta figure; mon serment serait par ce feu : mais tu es tout-à-fait abandonné, et n'était le feu que tu as dans la figure , tu serais absolument un enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la nuit, pour attraper mon cheval , si je ne t'ai pas pris pour un ignisfatuiis , ou une boule de feu follet, je convien- drai que l'argent n'est plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu de joie; il faut que tu m'aies épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux, lorsque nous roulions en- semble , la nuit , de taverne en taverne ; mais aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de l'Europe. Il y a plus de trente- deux ans que j'entretiens le feu de ta salamandre; daigne le ciel m'en récompenser !
BARDOLPH.
Parbleu ! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le ventre.
ACTE III, SCÈNE III. 109
FALSTAFF.
Miséricorde ! Je serais bien sûr d'avoir le feu aux entrailles. (Entre Vhôtesse.) Hé bien, ma poule, ma chère caquet bon bec , avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches ?
L'HOTESSE.
Comment , sir Jean ? à quoi pensez-vous , sir Jean? Est-ce que vous croyez que j'ai des filoux dans ma maison? j'ai cherché, je me suis informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons, domestiques , les uns après les autres : jamais de la vie il ne s'est encore perdu un poil dans ma maison.
FALSTAFF.
Vous mentez , Thôtesse ; car Bardolph y a été rasé et y a perdu beaucoup de poils ; et moi je ferai ser- ment que mes poches y ont été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle , allez
L'HOTESSE.
Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore ja- mais appelée ainsi chez moi.
FALSTAFF.
Allez, allez, je vous connais bien.
L'HOTESSE,
Non , sir Jean ; vous ne me connaissez pas , sir Jean. Je vous connais bien, moi, sir Jean : vous me devez de l'argent, sir Jean j et aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos.
iio HENRI lY,
FALSTAFF.
De la toile à canevas , d'abominable toile à cane- vas ; j'en ai fait pre'sent à des boulangères , et elles en ont fait des tamis.
L'HOTESSE.
Là , comme je suis une honnête femme , c'était une toile de Hollande à huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire ; les boissons de surplus , et, d'argent prêté , vingt-quatre guinées.
FALSTAFF.
En voilà un qui en a eu sa bonne part; qu'il vous paie.
L'HOTESSE.
Lui? Hélas! il est pauvre, il n'a rien.
FALSTAFF.
Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez- vous donc riche ? Il n'a qu'à monnoyer son nez ou ses joues. — Je ne paierai pas un denier. Est-ce que vous me prenez pour un nigaud ? Comment , je ne serai pas libre de prendre mes aises dans mon au- berge, sans être exposé à avoir mes poches dévali- sées ? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand- père, qui vaut quarante marcs.
L'HOTESSE.
Oh! Jésus ! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais combien de fois , que cette bague n'était que du cuivre.
FALSTAFF.
Commeot? Le prince est un di'ôle et un écorni-
ACTE III, SCÈNE III. m
fleur, que je sanglerais comme un chien, s'il e'tait ici, et qu'il osât dire cela. ( Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstajf va à leur ren- contre f jouant dujifre sur son bâton. ) Hé bien , mon garçon ? Est-ce que le vent souffle par-là , tout de bon ? Faut-il que nous marchions tous ?
BARDOLPH.
Oui , deux à deux , à la façon de Newgate.
L'HOTESSE.
Milord , je vous en prie , e'coutez-moi.
HENRI,
Qu'est-ce que tu dis , madame Quickly ? Comment se porte ton mari? Je l'aime bien , c'est un brave homme.
L'HOTESSE.
Mon bon prince, e'coutez-moi.
FALSTAFF.
Je t'en prie , laisse-la et e'coute-moi.
HENRI.
Qu'est-ce que tu dis , Jack?
FALSTAFF.
La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie, et on m'a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu , on y vole dans les poches.
HENRI.
Qu'as-tu perdu, Jack?
FALSTAFF.
Tu m'en croiras si tu veux , Hal , j'ai perdu trois
,12 HENRI IV,
ou quatre obligations de quarante guinëes chacune ,
et un cachet en bague de mon grand-père.
HENRI.
Quelque drogue , de la somme de huit pence.
L'HOTESSE.
C'est ce que je lui disais, milord , et j'ai ajoute' que j'avais entendu votre grâce le dire plus d'une fois. Et , milord , il parle de vous comme un mal embou- ché qu'il est; il a dit qu'il vous sanglerait des coups.
HENRI.
Comment? il n'a pas dit cela.
L'HOTESSE.
Je n'ai ni foi, ni vérité', et je ne suis pas femme s'il ne l'a pas dit.
FALSTAFF.
Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit ^^^^ , pas plus de vérité que dans un renard en peinture ; et quant à ta qualité de femme, Marianne la pucelle ^^°^ serait auprès de toi propre à faire la femme d'un alderman. Va, chose, va.
L'HOTESSE.
Quelle chose? dis, quelle chose?
FALSTAFF.
Quelle chose ! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand merci *^^'^.
L'HOTESSE.
Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand merci , je suis bien aise de te le dire ; je
ACTE III, SCÈNE III. ii3
suis la femme d'un honnête homme, et, sauf la che- valerie , tu es un drôle de m'appeler comme cela.
FALSTAFF.
Et toi , sauf la qualité de femme , tu es un ani- mal brute de dire autrement.
L'HOTESSE.
Dis donc, quel animal , drôle, dis donc ?
FALSTAFF.
Quel animal? Pardieu! une loutre.
HENRI.
Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?
FALSTAFF.
Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson ; on ne sait comment ni par où la prendre.
L'HOTESSE.
Tu es un menteur quand tu dis cela ; tu sais bien , et il n'y a pas un homme au monde qui ne, sache bien par où me prendre, entends-tu, drôle ?
HENRI.
Tu as raison , hôtesse , et c'est là une insigne ca- lomnie.
L'HOTESSE.
Il en fait autant de vous , monseigneur ; il disait l'autre jour que vous lui deviez mille guinées.
HENRI.
Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées ?
TOM. Xj Shàkspearc. 8
ii4 HENBI IV,
FALSTAFF.
Mille guinées? Hal, un million. L'amitié vaut un million , et tu me dois ton amitié.
L'HOTESSE.
Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle , et il a dit qu'il vous sanglerait des coups.
FALSTAFF.
L'ai-je dit, Bardolph?
BARDOLPH.
En vérité, sir Jean, vous l'avez dit.
FALSTAFF.
Oui , s'il disait que ma bague était de cuivre.
HENRI.
Je dis qu'elle est de cuivre ; oses-tu tenir ta parole à présent?
FALSTAFF.
Mon Dieu ! Hal , tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le rugissement du lionceau.
HENRL
Et pourquoi pas comme le lion même ?
FALSTAFF.
C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion. Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.
HENRL
Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait
ACTE III, SCÈNE III. 1,5
sur tes genoux ! Mais , maraud , il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour la foi, la ve'- ritë, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de boyaux. Accuser une honnête femme d'ay^oir vidé tes poches I Mais toi , fils de catin , impudent, bour- soulïle' coquin , s'il y avait autre chose dans tes po- ches que des cartes de cabaret , des mémento de mauvais lieux, et la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine; et s'il te peut revenir autre chose à empocher que des inju- res, je suis un mise'rable : et cependant, monsieur tiendra tête , il ne souffrira pas qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte ?
FALSTAFF.
Écoute, Hal, tu sais bien que dans l'ëtat d'inno- cence Adam a failli : et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle corrompu ? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un autre, par conséquent plus de fragilité. — Enfin vous avouez donc que vous avez retourné mes poches?
HENRI.
L'histoire le dit.
FALSTAFF.
Hôtesse, je te pardonne : va préparer le déjeuner ; aime ton mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras traitable autant que de rai- son; tu le vois, je suis apaisé. — Allons, paix ! — Je t'en prie, décampe. ( Lliôtesse sort. ) A présent, Hal, revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant, qu'est-ce cjue cela est devenu?
ii6 HENRI lY,
HENRI.
Oh! mon cher Roastbeef , il faut que je te serve encore de bon ange. L'argent est rendu.
FALSTAFF.
Oh ! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est faire double travail.
HENRI;
Je suis bien avec mon père , je puis faire tout ce que je veux.
FALSTAFF.
Vole-moi donc le tre'sor royal; c'est la première chose à faire , et sans te donner la peine de te laver les mains.
BARDOLPH.
Faites cela, milord»
HENRI.
Je t'ai procuré à toi , Jack , une place dans l'in- fanterie.
FALSTAFF.
J'aurais mieux aime que ce fût dans la cavalerie. — Où trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler ? il me faudrait absolument un bon vo- leur de vingt à vingt-deux ans : je suis diablement dégarni de tout. Enfin , n'importe ; Dieu soit loué , ces rebelles ne s'en prennent qu'aux honnêtes gens; je les en estime et honore.
HENRI.
Bardolph !
BARDOLPH.
Prince !
ACTE lïl, SCÈNE III. i,^
HENRI.
Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lan- castre, mon frère Jean j celle-ci, à milord de West- moreland. Allons, Poins, à cheval; car nous avons en- core, toi et moi, trente milles à faire avant diner. Jack, viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner : là tu sauras quelle est ta place , et tu recevras tes instructions et de l'argent. La terre brûle, Percy est au faite de sa gloire; il faut qu'eux ou nous descendions de beaucoup.
( Sortent le priace, Poins et Bardolph. ) FALSTAFF.
Courtes paroles , braves gens , n'est-ce pas ? — Hô- tesse, mon déjeuner, allons. Oh ! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie!
(Il sort. )
FIN DU TROISIEME ACTE.
iî8 HENRI IV,
ACTE QUATRIÈME. SCÈNE PREMIÈRE.
Le camp des rebelles près de Shrewsbury.
Entrent HOSTPUR , WORCESTER , DOUGLAS.
HOTSPUR.
Irès-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce siècle poli n'était pas prise pour la flatterie , Douglas aurait cette louange qu'il n'est point de notre temps de guerrier de la terre dont le nom par- coure aussi généralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible de flatter : je dédaigne le doucereux langage des courtisans ; mais il n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon cœur et mon amitié. Oui , sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi, milord.
DOUGLAS.
Tu es le roi de l'honneur. — Il n'est point sur la terre d'homme si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête.
HOTSPUR.
N'y manquez pas, tout sera au mieux. — ( Entre
ACTE IV, SCÈNE I. 119
un messager. ) Quelles lettres as-tu là? — {A Dou- glas. ) Je ne sais que vous remercier.
LE MESSAGER.
Ces lettres viennent de votre père.
HOTSPUR.
Des lettres de lui ! Pourquoi ne vient-il pas lui- même?
LE MESSAGER.
11 ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.
HOTSPUR.
Morbleu ! comment a-t-il le loisir d'être malade , au moment de se battre? — Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous arrivent-elles ?
LE MESSAGER.
Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.
WORCESTER.
Je te prie, dis-moi, garde- t-il le lit?
LE MESSAGER.
Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et au moment oii je l'ai quitté, les médecins craignaient beaucoup pour sa vie.
WORCESTER.
J'aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide avant que la maladie vînt le visiter. Jamais la sàïil''' ne fut d'un plus grand prix qu'aujourd'hui.
HOTSPUR.
Malade en ce moment ! en ce moment au lit ! Cette maladie attaque la partie vitale de notre entreprise j
%-
120 HENRI IV,
elle gagne jusqu'à nous, jusqu'à notre camp. — Il
me mande ici : « Qu'une maladie interne et que
ses amis ne peuvent être rassemble's sitôt par la voie des messages ; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin à d'autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux. » Cependant il nous donne un conseil audacieux : c'est qu'avec le petit nombre de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant , afin de sonder les dispositions de la fortune pour nous : « car, ëcrit-il, il n'est plus temps de se décourager, attendu que lé roi est sûrement in- struit de tous nos desseins.» Qu'en dites-vous ?
WORCESTER.
La maladie de votre père nous mutile tout-à-fait.
HOTSPUR.
C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins... et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence nous parait plus considérable qu'il ne le sera en effet. Serait-il à pro- pos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos forces ? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d'une heure incertaine ? Cela ne vaudrait rien , car dans cette heure unique nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos espé- rances , le dernier terme de nos ressources et de no- tre fortune.
DOUGLAS.
Il est certain que cela ne pourrait être autrement , au lieu qu'à présent il nous reste une sorte de sur- vivance agréable sur l'avenir. Nous pouvons dépen-
ACTE IV, SCÈNE I. lâi
ser hardiment dans l'espérance des ressources futu- res ; cela nous donne le point d'appui d'une retraite.
HOTSPUR.
Oui , un rendez- vous , un asile où nous réfugier , s'il arrive que le diable et le malheur regardent de travers cette première fleur ^^^) de nos affaires.
WORCESTER.
Cependant j'aurais voulu que votre père pût se rendre ici. La nature et le biais de notre entreprise ne souffrent point de division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence , y verront le dés- aveu de notre conduite, et croiront que c'est la pru- dence et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l'ont empêché de se joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours d'une faction timide , et faire douter de notre cause ; car vous n'ignorez pas que nous devons soutenir les appa- rences de notre force hors de la portée d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus lé- gère ouverture par laquelle l'oeil de la raison pour- rait épier le fond de nos ressources. Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ign crans des objets d'alarmes auxquels ils n'avaient pas songé.
HOTSPUR.
Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je con- sidérerais son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, présentant notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre qu'elle n'aurait pas si le comte était avec nous j car lorsque, seuls et sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir tête à tout le royaume , on
127. HENRI IV,
devra penser qu'avec son aide nous sommes en e'tat de le bouleverser complètement. — Tout est bien encore; nous avons tous nos membres sains et en- tiers.
DOUGLAS.
Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'en- tend point prononcer en Ecosse un tel mot que le mot de crainte.
(Entre sir Richard Yemon. )
HOTSPUR.
Mon cousin Vernon ? Vous êtes le bienvenu , sur mon âme !
VERNON.
Pkit au ciel , milord , que mes nouvelles méritas- sent d'être aussi bien accueillies. Le comte de West- moreland, fort de sept mille hommes , se dirige vers ces lieux : le prince Jean est avec lui.
HOTSPUR.
Je ne vois point de mal à cela. Qu y a-t-il de plus?
VERNON.
De plus, j'ai appris que le roi en personne "marche, ou se dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et des forces re- doutables.
HOTSPUR.
Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles, cet étourdi au pied léger, et ses cama- rades qui ont jeté de côté le monde et ses affaires , en lui disant de passer son chemin ?
VERNON.
Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l'air
ACTE IV, SCÈNE I. , 123
comme des autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles fraichement baignés ; tout brillans de leurs armures dorées comme des images de saints ; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissans comme le soleil au milieu de l'été; gais comme de jeunes clievreaux, bouillans comme de jeunes tau- reaux. J'ai vu le jeune Henri, la visière levée, les cuis- ses couvertes de ses cuissards , armé en vrai guerrier, s'élever de la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle , voltigeant avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour manier et manéger un fougueux Pégase , et charmer les hommes par la noblesse de son équitation.
HOTSPUR.
Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour donner la fièvre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent parés pour le sacrifice, et nous les offrirons tout fumans et tout sanglans à la vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de fer s'assiéra sur son autel, dans le sang jus- qu'aux oreilles. Je suis sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près et encore pas à nous. — Allons , laissez-moi prendre mon cheval , qui va me porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous rencontrerons Henri contre Henri , et son cheval contre le mien , pour ne jamais nous séparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh ! que Glendower n'est-il arrivé !
VERNON.
J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en tra- versant le comté de Worcester , qu'il ne pouvait se
124 HENRI IV.
rendre ici avec son corps de troupes , comme il l'a
promis, au quatorzième jour.
DOUGLAS.
Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j'aie entendues.
WORCESTER.
Oui , sur ma foi , elle a un son qui glace le cœur.
HOTSPUR.
A combien peut monter toute l'armëe du roi ?
VERNON.
A trente mille hommes.
HOTSPUR.
Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les troupes que nous avons peuvent suf- fire pour cette grande journe'e. Allons, hâtons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche: mou- rons tous s'il le faut , et mourons gaiement.
DOUGLAS.
Ne parlez pas de mourir : je suis d'ici à six mois pre'serve' de toute crainte de la mort et de ses coups.
SCÈNE IL
Un grand chemin près de Coventry.
Entrent FALSTAFF et BARDOLPH.
FALSTAFF.
Bardolph, va-t'en toujours devant à Coventry ; emplis-moi une bouteille de vin d'Espagne : nos sol-
ACTE IV, SCÈNE IL laS
dats traverseront la ville, et nous gagnerons Sutton- colfield ce soir.
BARDOLPH.
Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine?
FALSTAFF.
Va toujours , va toujours.
BARDOLPH,
Cette bouteille vaut un angelot.
FALSTAFF.
Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu auras battu mon- naie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la sortie de la ville.
BARDOLPH;
Je n'y manquerai pas , capitaine ; adieu.
(II sort.) FALSTAFF;
Si mes soldats ne me font pas rougir de honte , je veux n'être qu'un hareng sec. J'ai diablement abusé de la presse du roi. J'ai pris, en échange de cent cinquante soldats, trois cents et quelques gui- nées. Je ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires ; je m'enquiersdetous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu deux bans de pu- bliés; je me suis procuré toute une partie de poltrons aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de tambour , gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de
126 HENRI ÏV,
ces mangeurs de rôties beurrées qui n'ont de cœur au ventre que pas plus gros qu'une tête d'e'pingle ; et ils ont racheté leur congé : de sorte qu'à présent toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux , lieu- tenans, gens d'armes, misérables aussi déguenillés qu'on nous représente Lazare sur la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies ; d'autres qui n'ont jamais servi ; quelques-uns réformés comme incapables de servir; des cadets de cadets, des gar- çons de cabaret qui se sont sauvés de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers : tous ces cancres d'un monde tranquille et d'une longue paix , cent fois plus piteusement accoutrés qu'un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j'ai pour remplacer ceux qui ont acheté leur congé ; si bien que l'on s'imaginerait que j'ai là cent cinquante en- fans prodigues en haillons arrivant de garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé que j'ai rencontré en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les potences et de presser tous les cimetières; on n'a jamais vu de ses yeux de pareils épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux ; voilà ce qu'il y a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes écar- tées , comme s'ils y avaient des entraves; et en effet , j'ai tiré la plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux serviet- tes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint d'un héraut, sans manches; et la che- mise entière, pour dire la vérité, a été volée à mon hôte de Saint- Albans , ou à l'aubergiste au nez rouge
ACTE IV, SCÈNE II. 127
de Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en suffisance sur les haies.
( Enlie le prince Henri et Weslmoreland. ) HENRI.
Eh bien, Jack le boursoufïlé ? eh bien , mon gros matelas ? Holà , matelas de chair.
FALSTAFF.
Comment, c'est toi , Hal; c'est toi , drôle de corps ; que diable fais-tu donc dans la province de War- wick? — Mon cher milord Westmoreland, je vous demande pardon , mais je vous croyais déjà à Shrewsbury.
WESTMORELAND.
Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse , et vous aussi ; mais mes troupes y sont déjà arrivées j je vous assure que le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.
FALSTAFF.
Bah ! n'ayez pas peur de moi ; je suis aussi leste qu'un chat à voler de la crème.
HENRI.
A voler de la crème? je le crois, car à force d'en voler tu t'es fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent là-bas ?
FALSTAFF.
A moi, Hal, à moi.
HENRI.
De ma vie je n'ai vu de pareille canaille.
FALSTAFF.
Bah , bah ! ils sont assez bons pour être jetés à bas.
,28 HENRI IV,
Chair à poudre ! chair à poudre! Cela remplira une
fosse tout aussi-bien que de meilleurs soldats! Mon
cher , ce sont des hommes mortels , des hommes
mortels.
WESTMORELAND.
Oui ; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruel- lement pauvres et décharnés, l'air par trop men- diants.
FALSTAFF.
Ma foi, quant à leur pauvreté... je ne sais pas oîi ils l'ont prise; et pour leur maigreur... je suis bien sûr qu'ils n'ont pas pris cela de moi.
HENRI.
Non , j'en ferais bien serment ; à moins qu'on n'appelle maigreurtrois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy est déjà en campagne.
FALSTAFF.
Comment , est-ce que le roi est déjà campé ?
WESTMORELAND.
Oui, sir Jean , je crains que nous ne nous soyons arrêtés trop long-temps.
^ FALSTAFF.
Eh bien! la fin d'une bataille, et le commence- ment d'un repas , c'est ce qu'il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un convive de bon appétit.
ACTE IV, SCÈNE IIÏ. 129
SCÈNE m.
Le camp des rebelles près de Shrewsbury. '
Entrent HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS et VERNON.
HOTSPUR.
Nous lui livrerons combat ce soir.
WORCESTER.
Cela ne se peut pas.
DOUGLAS.
Alors vous lui abandonnez l'avantage ?
VERNON.
Pas du tout.
HOTSPUR.
Comment pouvez-vous dire cela ? N'attend-il pas un renfort ?
VERNON.
Et nous aussi.
HOTSPUR.
Le sien est sûr, et le nôtre est douteux.
WORCESTER.
Cher cousin, e'coutez la prudence. N'attaquons pas ce soir.
VERNON.
Ne le faites pas, mylord.
DOUGLAS.
Votre conseil n'est pas bon : c'est la peur et le dé- faut de coeur qui vous font parler.
ToM. X. Skaltspeare. Q
i3o HENRI IV,
VERNON.
Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie ( et je le soutiendrai aux de'pens de ma vie ) , si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de marcher en avant, j'écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que vous, mylord, ou quelqu'autre Ecossais qui soit au monde : on verra demain dans la ba- taille qui de nous a peur.
DOUGLAS.
Oui, ou plutôt ce soir.
VERWON.
Comme il vous plaira.
HOTSPUR.
Ce soir, dis-je.
VERNON.
Allons : cela n'est pas possible. Je suis très-étonnë que des chefs aussi expérimentés que vous ne pré- voient pas combien d'obstacles nous forcent à recu- ler notre expédition. Ce détachement de cavalerie de mon cousin Vernon , n'est pas encore arrivé : ce- lui de votre oncle Worcester n'est arrivé que d'au- jourd'hui, et en ce moment toute leur fierté, tout leur feu est assoupi ; leur courage est dompté et abattu par l'excès de la fatigue , et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la moitié de ce qu'il vaut ordinairement.
HOSTPUR.
La cavalerie de l'ennemi est aussi en général fa- tiguée de la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et reposée.
ACTE IV, SCÈNE III. ,3^
WORCESTER.
L'armëe du roi est plus nombreuse que la nôtre : au nom de Dieu , cousin , attendons que nos renforts soient arrives.
( Les trompettes sonnent un pourparler, ) (Entre sir Walter Blount.)
BLOUNT.
Je viens chargé d'offres gracieuses de la part du roi , si vous voulez m'entendre avec les égards dus à mon message.
HOTSPUR.
Soyez le bienvenu , sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous fussiez de notre parti ! Il est quel- ques-uns de nous qui vous aiment tendrement, et ceux-là même s'affligent de votre grand mérite et de votre bonne renommée , voyant que vous n'êtes pas des nôtres et que nous vous avons en tête comme ennemi.
BLOUNT.
Et que le ciel me préserve d'être autre chose , tant et si long-temps que , sortis des bornes du de- voir et des règles de la fidélité , vous marcherez ré- voltés contre la majesté sacrée de votre roi ! Mais faisons ma charge. — Le roi m'envoie savoir la na- ture de vos griefs : pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous évoquez témérairement les hostilités , donnant à son royaume soumis l'exemple d'une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre mérite et vos services, qu'il confesse être nombreux, il vous somme d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos vœux seront satisfaits avec usure , et vous recevrez un pardon
i32 HENRI IV,
absolu pour vous et pour ceux que vos suggestions
ont ëgare's.
HOTSPUR.
Le roi a bien de la bonté : et nous savons de reste que le roi connaît fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette cou- ronne qu'il porte. Sa suite n'était pas en tout com- posée de ving-six personnes; déchu de sa considéra- tion parmi les hommes, malheureux, abaissé, il n'était rien qu'un proscrit oublié , se glissant furti- vement dans sa patrie , lorsque mon père l'accueil- lit sur le rivage, et l'entendit protester avec ser- ment à la face du ciel , qu'il ne revenait que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage , et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence et les expressions de l'attachement. Mon père, touché de compassion et par bonté de coeur , lui jura son assistance et lui a tenu sa parole. Alors, dès que les lords et les ba- rons du royaume surent que Northumberland lui prêtait son appui , grands et petits vinrent le trou- ver tête nue et genou en terre ; ils l'abordèrent en foule dans les bourgs , les cités , [les villages ; ils lui faisaient cortège sur les ponts , se plaçaient sur son passage dans les chemins , venaient lui offrir leurs dons , lui prêtaient leurs sermens , lui donnaient leurs héritiers , le suivaient comme des pages atta- chés à ses pas, en troupes brillantes et dorées : et aussitôt ( tant la grandeur se connaît promptement elle-même ! ) il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de s'arrêter, lors-
ACTE IV, SCÈNE III. ]33
qu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages stéri- les de Ravenspurg ; il prend sur lui de reformer certains e'dits, certains décrets à la ve'ritë trop ri- goureux et trop onéreux à la communauté ; il crie contre les abus ; il feint de gémir sur les maux de sa patrie , et à la faveur de ce masque , de ce beau semblant de justice , il gagne les cœurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus loin : il fait sau- ter les têtes de tous les favoris que le roi absent avait laissés pour le remplacer dans le royaume , tandis qu'il était occupé en personne aux guerres d'Irlande.
BLOUNT.
Eli mais , je ne suis pas venu pour entendre tout cela.
HOTSPUR.
Je viens au fait. — Peu de temps après, il déposa le roi , et puis bientôt il lui ôta la vie ; et immédia- tement après chargea l'état d'impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le comte des Marches (qui, si chaque homme était h sa place et dans ses droits , serait son roi légitime ) demeurât prisonnier dans la province de Galles , pour y être oublié sans rançon. Il m'a disgracié, moi, au milieu de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire tomber dans le piège ; il a exclu mon oncle du conseil ; il a con- gédié avec fureur mon père de sa cour ; il a violé serment sur serment, commis injustice sur injus- tice. A la fin, en nous repoussant il nous a con- traints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et aussi d'examiner un peu son titre
i34 HENRI IV,
que nous trouvons trop équivoque pour durer
long-temps.
BLOUWT.
Rendrai-je cette réponse au roi?
HOTSPUR.
Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous consulter quelque temps. Retournez vers le roi ; qu'il engage quelque garantie qui as- sure le retour , et demain matin de bonne heure , mon oncle lui portera nos intentions : j'ai dit; adieu.
BLOUNT.
Je désire que vous acceptiez les offres de sa clé- mence et de son amitié.
HOTSPUR.
Il se peut que nous les acceptions.
BLOUNT.
Dieu veuille qu'il en soit ainsi.
( Ils sortent. )
SCÈNE IV.
York. — Un appartement dans la maison de l'archevêque.
Entrent L'ARCHEVÊQUE D'YORK ET UN GEN- TILHOMME.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.
Faites diligence , mon bon sir Michel : prenez des ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop , et toutes les autres aux personnes à
ACTE IV, SCÈNE TV. i35
qui elles sont adresse'es. Si vous saviez combien leur contenu est important, vous ne perdriez pas un instant.
LE GENTILHOMME.
Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renfer- ment.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.
Je crois aisément que vous le devinez. Demain, mon cher sir Michel , est un jour oii la fortune de dix mille hommes doit soutenir l'e'preuve ; car de- main, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j'en ai reçu la nouvelle certaine, le roi, à la tête d'une armée nombreuse et promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains, sir Michel , attendu la maladie de Northumberland , dont le corps de troupes était le plus considérable, et encore l'absence d'Owen Glendower , sur lequel ils comptaient comme sur un appui vigoureux , et qui ne s'y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je crains que l'armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un combat avec le roi.
LE GENTILHOMME.
Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien à craindre. Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer .
L'ARCHEVEQUE D'YORK.
Non , Mortimer n'y est pas.
LE GENTILHOMME.
Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy et mylord Worcester , et une troupe de braves guerriers et de nobles gentilshommes.
i36 , HENRI IV,
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.
Cela est vrai ; mais de son côte le roi a rassemblé la plus belle élite de tout le royaume. — Le prince de Galles , le lord Jean de Lancastre , le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et distingués dans les armes.
LE GENTILHOMME.
Ne doutez pas , mylord , qu'ils ne trouvent à qui parler.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.
Je l'espère, et cependant il est impossible de n'avoir pas des craintes : et pour prévenir les plus grands malheurs , sir Michel , faites diligence ; car si lord Percy ne réussit pas , le roi , avant de licencier son armée , se propose de nous visiter. — Il a été instruit de notre confédération , et la prudence veut qu'on prenne ses mesures pour se fortifier contre ses des- seins. Ainsi hâtez-vous. Il faut que j'aille encore écrire à d'autres amis. — Adieu , sir Michel.
( Ils sortent de diffe'rens côte's.")
FIN DU QUATRIEME ACTE,
ACTE V, SCÈNE I. 187
«X%\^'ta«%%.VMl'%%'t'%%%'Vl>V\'llVV%ft^\)l<\%%'\V«'%\i%VlJt'l'll/l.XiW%«JV\'ifc«'VVt/l«/l/%%)l'VUl/\V«/VVï'%%.%r\«V\'WV\«)Vl/%
ACTE CINQUIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le camp du roi près de Shrewsbury.
Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE L ANCASTRE , SIR WAL- TER BLOUNT, et SIR JEAN FALSTAFF.
LE ROI.
Comme le soleil commence à apparaître sanglant au- dessus de cette montagne couverte de bois! Le jour pâlit à le voir si trouble'.
* HENRI.
Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses desseins , et par de sourds mugis- semens à travers les feuillages, prédit la tempête et un jour orageux.
LE ROL
Qu'ils sympatliisent donc avec les vaincus ; rien ne paraît sombre aux vainqueurs. {Entrent Worcester et Vernon.) C'est vous, milord Worcester? Il ne con- vient guère que nous nous rencontrions ici en de pa- reils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez forcés de dépouiller les commodes vête-
ï38 HENKI ly,
mens de la paix, pour froisser d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, mylord , cela n'est pas bien. Que re'pondez-vous ? Voulez-vous de'- nouer le noeud féroce d'une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d'obéissance oii vous bril- liez d'un éclat pur et naturel ? Voulez-vous cesser de ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible etprésagedes calamités annoncées aux temps à venir ?
WORGESTER.
Écoutez-moi, mon souverain. — Pour ce qui me regarde , je serais sans doute satisfait de couler les restes pesans de ma vie à travers des heures paisibles ; car je vous proteste que je n'ai point cherché le jour de cette rupture.
LE ROI.
Vous ne l'avez pas cherché? comment donc est-il arrivé ?
FALSTAFF.
Larévolte s'est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il l'a trouvée.
HENRI.
Tais-toi, pudding; tais-toi.
WORGESTER.
Il a plu à votre majesté de détourner de moi et de toute notre maison les regards de sa faveur ; et ce- pendant je dois vous faire ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus utiles de vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de Richard , pour vous rencontrer sur votre route et vous baiser la main, dans un temps, oii , à en juger par votre situation et par l'opinion
ACTE V, SCÈNE I. 189
publique, vous n'étiez pas aussi puissant ni aussi fortuné que moi. C'est moi , mon frère et son fils , qui vous avons ramené dans votre patrie , affron- tant hardiment tous les périls de l'événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce ser- ment à Doncaster , que vous ne méditiez aucun dessein contre fétat ; que vous ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récem- ment échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce serment , nous avons engagé le nôtre à vous appuyer. Mais en peu de temps, la pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se précipita vers vous , partie par notre secours , partie par l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse , partie par les outrages que vous paraissiez avoir essuyés , et encore par les vents contraires qui retinrent si long-temps Richard dans sa malheureuse guerre d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a réputé mort, — Tellement qu'à la faveur de cette nuée d'heureux avantages, vous fûtes bientôt en situation de vous faire prier de sai- sir dans votre main le sceptre de l'autorité souve- raine ; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez fait à Doncaster. Élevé par nos soins , vous nous avez traités comme cet oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre nid. Votre grandeur , par les alimens que nous lui avions fournis , a acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir à votre vue, dansla crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été forcés, par l'intérêt de notre sûreté, à fuir, d'une aile légère , loin de votre présence, et à lever ces troupes,
i4o ' HENRI IV,
qui nous suivent , et à la tête desquelles nous ne mar- chons contre vous qu'armes des motifs que vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais trai- temens , par une conduite menaçante , et par la vio- lation de la foi et de tous les sermens que vous avez •faits dans la jeunesse de votre entreprise.
LE ROI.
Oui , ce sont là les griefs que vous avez re'dige's par articles , que vous avez proclam e's aux croix des marche's , lus dans les églises , pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs , propres à se'duire les yeux des esprits inquiets et vola- ges, et de ceux qui, mécontens de leur misère, écou- tent la bouche béante et en remuant les épaules , les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n'a manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille factieuse, affa- mée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se confond.
HENRI.
Plus d'une âme dans nos deux armées paiera cher cette rencontre , si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le prince de Galles se joint à l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise ) qu'il existe aujourd'hui un plus valeureux gentilhomme , un brave plus actif, un jeune homme plus lier , plus entreprenant et plus intrépide , plus capable d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l'avouerai à ma honte , jusqu'à présent j'ai mal observé les lois de la chevalerie ; et j'entends dire qu'il le pense
ACTE V, SCÈNE I. i4i
ainsi de moi : cependant en pre'sence de sa majesté mon père , je de'clare consentir à ce qu'il prenne sur moi l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il est , et pour e'pargner le sang des deux côtes , je veux tenter la fortune avec lui dans un combat singulier.
LE ROI.
Et nous , prince de Galles , nous osons t'y hasarder malgré la foule des motifs qui s'y opposent. — Non , cher Worcester , non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux mêmes qui se sont égarés dans le parti de votre neveu ; et s'ils veulent accepter l'offre de leur grâce , eux , lui et vous , et tous tant que vous êtes redeviendrez amis , et je serai le vôtre. Dites-le ainsi à votre cousin et rapportez-moi sa ré- ponse et ses intentions. — Mais s'il s'obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent sur nos pas , et feront leur office. — Allez, ne nous fatiguez point en ce moment d'une ré- ponse. Nos offres sont telles ; que votre décision soit prudente.
( Sortent Worcester et Vernon. ) HENRI.
Elles ne seront pas acceptées , sur ma vie. Le Dou- glas et Hotspur ensemble se croiraient en état de faire tête à l'univers entier armé contre eux.
LE ROI.
Hé bien , que chaque chef aille à son poste : car , sur leur réponse , nous les attaquons : et que Dieu nous seconde , comme notre cause est juste !
(Sortent le roi ; Blount et le prince Jean. }
i42 HENRI IV,
FALSTAFF.
Hal , si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amitié.
HENRI.
Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette jnarque d'amitié. — Allons, dis tes prières et bonsoir.
FALSTAFF.
Je voudrais que ce fût l'heure d'aller se mettre au lit, Hal, et tout serait bien.
HENRI.
Quoi , ne dois-tu pas à Dieu une mort ?
(Il sort.) FALSTAFF.
Elle n'est pas due encore : je serais bien fâché de la payer avant le terme. Qu'ai-je besoin d'être si pressé d'aller au-devant de qui ne m'appelle pas ? Allons , n'importe , c'est l'honneur qui me pousse pour aller en avant. — Oui; fort bien, mais si l'hon- neur va en chemin me pousser à terre, qu'en sera- t-il ? L'honneur peut-il me remettre une jambe ? non. Un bras? non. M'ôter la douleur d'une bles- sure? non. L'honneur n'entend donc rien en chi- rurgie ? non. Qu'est-ce que c'est que l'honneur ? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est l'honneur : du vent. Un joli appoint vraiment ! et à qui profite-t-il ? Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur est donc une chose insensible? oui , pour les morts. Mais ne saurait-il vivre avec les vivans? non. Pour- quoi? c'est que la médisance ne le souffrira jamais.
ACTE V, SCÈNE II. 143
A ce compte , je ne veux point d'honneur, l'honneur est un pur écusson funèbre : et ainsi finit mon catéchisme.
(Il sort.)
SCÈNE IL
Le camp de Hotspur. Entrent WORCESTER, VERNON.
WORCESTER.
Oh ! non : il ne faut pas , sir Richard , que mon neveu sache les généreuses offres du roi.
VERNON.
Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit. .
WORCESTER.
S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous aimer. Nous lui serons toujours suspects ; et il trouvera dans d'autres fautes l'occa- sion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tien- dra cent yeux ouverts sur nous ; car on se fie à la tra- hison comme au renard qui a beau être apprivoisé , caressé, bien enfermé, et qui conserve toujours les penchans sauvages de sa race. Quel que soit notre maintien triste ou joyeux , on prendra note de nos regards pour les interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable , d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon neveu , on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de la jeunesse , de l'ardeur du sang,
i44 HENllI IV,
et le privile'ge du nom qu'il a adopté , cet éperon brûlant "^^^^ conduit par une cervelle de lièvre et une humeur capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tête, et sur celle de son père. C'est nous qui l'avons eleve' : s'il a de mauvaises qualite's, c'est de nous qu'il les a prises ; et comme e'tant la source de tout , nous paierons pour tous. Ainsi , cher cousin , que Henri ne sache pas, à quelque prix que ce soit, les offres du roi.
VERNON.
Dites-lui ce que vous voudrez , je le confirmerai. Voici votre cousin.
(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.) HOTSPUR, à ses officiers.
Mon oncle est de retour? — Renvoyez milord de Westmoreland. — Quelles nouvelles, mon oncle?
WORGESTER,
Le roi va vous livrer bataille à l'heure même.
DOUGLAS.
Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.
HOTSPUR.
Lord Douglas, allez le charger de ce message.
DOUGLAS.
Oui , j'y vais et de grand cœur.
(Il sort.) WORGESTER.
Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce.
HOTSPUR.
L'auriez-vous demandée ? Dieu nous en préserve !
ACTE V, SCÈNE II. ,45
WORCESTER.
Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs , du serment qu'il a violé , et pour raccommoder les cho- ses il jure aujourd'hui qu'on lui manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le châtiment de ce nom odieux.
(Rentre Douglas.)
DOUGLAS.
Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland , qui était en otage , va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.
WORCESTER.
Le prince de Galles s'est avancé devant le roi , et il vous a défié, mon neveu, à un combat singulier.
HOTSPUR.
Oh î plut à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes, et qu'il n'y eut à perdre haleine, aujourd'hui, que moi et Henri Monmouth ! — Dites-moi, dites- moi : de quel air m'a-t-il provoqué ? y entrait-il du mépris ?
VERNON.
Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie en- tendu prononcer un défi avec plus de modestie , si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les égards qu'on peut rendre à un homme ; il a d'une voix généreuse fait éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une chronique , vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédai-
ToM. X. ShaAspearc. 10
i46 HENRI IV,
gnant l'éloge comparé à ce qui vous est du ; et ce qui est digne d'un prince , il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse indo- lente , avec tant de grâce , qu'il semblait exercer en ce moment le double emploi d'enseigner et d'ap- prendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il me soit permis d'annoncer à l'univers que , s'il survit aux dangers de cette journée , l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle , si mal reconnue à travers les étoiu'deries de la jeunesse.
HOTSPUR,
Cousin , je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies ; jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté faire autant d'extrava- gances.— Mais qu'il soit ce qu'il voudra , avant qu'il soit nuit , je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il demeurera singulièrement resserré par mes caresses. — Aux armes ! aux armes ! hâtons- nous. — Compagnons, soldats, amis, représentez- vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire au- jourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour enflammer votre courage , moi qui possède si peu le don de la parole.
( Entre un messager. )
LE MESSAGER.
Milord, voici des lettres pour vous.
HOTSPUR.
Je n'ai pas le temps de les lire à présent. — Mes- sieurs , la vie est bien courte; si courte qu'elle soit, pas- sée sans honneur elle serait trop longue, dût-elle, mar- chant sur l'aiguille du cadran, finir toujours en arri-
ACTE V, SCÈNE IL 14^
vantau terme de l'heure. Sinous vivons, noiisvivrons pour marcher sur la tête des rois : si nous mourons, il est beau de mourir quand des princes meurent avec nous ! et quant à nos consciences , les armes sont lé- gitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.
(Eatre un autre messager.)
L';e messager. Prëparez-vous , milord ; le roi s'avance à grands pas.
^ HOTSPUR.
Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot : que chacun fasse de son mieux. Moi , je tire ici une ëpée dont je veux teindre le fer dans le meil- leur sang que pourront me faire rencontrer les ha- sards de ce jour périlleux. Maintenant, espérance ! Percy ! et marchons. Faites retentir tous vos bruyans instrumens de guerre , et au son de cette musique embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.
(Les trompettes sonnent ; ils s'embrassent et sortent. )
i48 HENRI IV,
SCENE III.
Une plaine près de Shrewsbury.
Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la bataille. Ensuite paraissent DOUGLAS et BLOUNT.
BLOUNT.
Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la mêlée? Quel honneur cherches-tu à rempor- ter sur moi ?
DOUGLAS.
Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi.
BLOUNT.
On t'a dit la vérité.
DOUGLAS.
Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressem- blance. Car à ta place , roi Henri , il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant si tu ne te rends pas mon prisonnier.
BLOUNT.
Je ne suis pas né de ceux qui se rendent , pré- somptueux Écossais , et tu trouveras un roi qui ven- gera la mort de Stafford.
( Ils combattent. Blount est tué, ) (Entre Hotspur. )
HOTSPUR.
0 Douglas ! si tu avais ainsi combattu près d'Hol- medon, je n'aurais jamais triomphé d'un Écossais.
ACTE V, SCÈNE III. 149
DOUGLAS.
Tout est fini : la victoire est à nous. Là gît le roi sans vie.
HOTSPUR.
Où?
DOUGLAS.
Ici.
HOTSPUR.
Cet homme, Douglas? Non ; je connais bien ses traits. C'e'tait un brave chevalier : son nom e'tait Blount, complètement e'quipe' comme le roi lui-ï^iême.
DOUGLAS, àBlount,
Tu es un imbe'cile avec ton âme quelque part qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre em- prunté. Pourquoi m'as-tu dit que tu étais le roi ?
HOTSPUR.
Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses habits.
DOUGLAS.
Hé bien , par mon épée ! je tuerai tous ses habits ; je ferai main-basse sur toute sa garde-robe , pièce à pièce, jusqu'à ce que je rencontre le roi.
HOTSPUR.
Allons, poursuivons; nos soldats se battent de bonne grâce.
(Es sorteat.) ( Autres alarmes. Entre Falstaff. )
FALSTAFF.
Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser <^^^), mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer malgré moi ; on ne tient pas de compte
i5o HENRI IV. ouvert ici ; quand on vous le donne c'est sur la ca- boche. Doucement Qui es-tu ? sir Walter Blount.
— Allons , vous aurez de l'honneur , et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise. — Je coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire hors d'ici sans mes autres charges de plomb ^^^^ ; je n'ai pas besoin qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres diables en lieu où ils ont e'té poivre's; des trois cent cinquante , je n'en ai plus que trois en vie , et bons pour le reste de leurs jours à demander l'aumône à la porte d'une ville. — Mais qui vient à moi ?
( Entre le prince Henri. )
HENRI.
Quoi ! tu restes là à rien faire ici ? Prête-moi ton ëpée. Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des chevaux de notre inso- lent ennemi , et leur mort n'est pas encore vengée. Je t'en prie, prête-moi ton épée.
FALSTAFF.
0 Hal ! je t'en prie , donne-moi le temps de res- pirer.— Grégoire le turc '^^^^ n'a jamais accompli des faits d'armes pareils à ceux que j'ai exécutés aujour- d'hui. J'ai donné àPercy son compte. Il est en sûreté.
HENRI.
Très en sûreté, effectivement , et tout vivant pour te tuer. Je te prie, prête-moi ton épée.
FALSTAFF.
Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas mon épée : mais prends mon pistolet si tu veux.
ACTE V, SCÈNE ÏV. i5i
HENRI.
Donne-le moi ; quoi , est-il dans son e'tui ?
F AL STAFF.
Oui , Hal , il brûle , il brûle : voilà de quoi mettre une ville en feu ^^'^.
HENRI, tirant une bouteille de vin d'Espagne.
Comment , est-ce là le temps de s'amuser à plai- santer ?
( Il lui jette la bouteille à la tête et sort, ) FALSTAFF.
SiPercy estenvie, je le transperce. — S'il se trouve dans mon chemin , s'entend; car autrement si je vas me placer de bon gré sur le sien , je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi une vie : si je puis la conserver , je n'y manquerai pas ; sinon, l'honneur vient sans qu'on y pense, et tout finit là.
SCÈNE IV.
Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvemens de combattans qui entrent et sortent.
Entrent LE ROI, LE PRINCE HENRI , LE PRINCE JEAN et WESTMORELAND.
LE ROL
Je t'en prie , Henri , retire-toi , tu perds trop de sang. — Lord Jean de Lancastre , allez avec lui.
i52 HENRI IV,
LANCASTRE.
Non pas , monseigneur , jusqu'à ce que je perde aussi mon sang.
HENRI.
Je supplie votre Majesté' de continuer à tenir le champ de bataille , de peur que votre retraite ne dé- courage vos amis.
LE ROI.
C'est ce que je vais faire. — Milord de Westmore- land , conduisez le prince à sa tente.
HENRI.
Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et Dieu me préserve qu'une misérable ëgra- tignure chasse le prince de Galles d'un pareil champ de bataille , oii gissent tant de nobles baignés dans leur sang , et foulés sous les pieds , où les armes des rebelles triomphent dans le carnage !
LANCASTRE.
iNous perdons trop de temps. — Venez, cousin Westmoreland ; c'est de ce côté qu'est notre devoir ; au nom de Dieu , venez.
(Le prince Jean et Westmoreland sortent, ) HENRL
Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas doué d'un si grand courage : auparavant je t'aimais comme un frère ; mais à présent tu m'es précieux comme mon âme.
LE ROL
Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect , avec
ACTE V, SGÈINE IV. ï53
une vigueur de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontre'e dans un si jeune guerrier.
HENRI.
Oh ! cet enfant-là nous donne du cœur à tous.
( Il sort.) (Entre Douglas.)
DOUGLAS.
Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de l'hydre. — Je suis le Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les couleurs que je te vois. — Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne d'un roi?
LE ROL
Le roi lui-même ; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas, de ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non pas lui-même. J'ai deux jeu- nes fils qui cherchent Percy et toi dans le champ de bataille ; mais puisque le hasard t'amène si heu- reusement à moi , nous nous essaierons ensemble ; songe à te défendre.
DOUGLAS.
Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant, je l'avoue , tu te conduis en roi ; mais tu es à moi , sois-en sûr , qui que tu sois ; et voici qui va te soumettre.
(Ils comLattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive. ) HENRL
Lève ta tête , vil Écossais , ou tu m'as l'air de ne la relever jamais. Les âmes du vaillant Sherley , de StafFord , de Blount , animent mon bras ; c'est le prince de Galles qui te menace , et qui ne promet jamais que ce qu'il compte payer. (Ils combattent.
i54 HENBI IV,
Douglas prend la fuite. ) Allons, quoi, seigneur! Comment se trouve votre majesté? Sir Nicolas Gaw- sey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre Clifton sans délai.
LE ROI.
Arrête et respire un moment. Tu viens de rega- gner mon estime que tu avais perdue : tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie , en me tirant si loyalement de péril.
HENRI.
0 ciel ! ils m'ont aussi fait trop d'injure , ceux qui ont jamais pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais ne pas détourner de vous le bras vainqueur de Douglas ; il aurait tranché vo- tre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie.
LE ROI.
Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas Gawsey.
(Le roi sort.) (Entre Hotspur. )
HOTSPUR.
Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.
HENRL
Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.
HOTSPUR,
Le mien est Henri Percy.
HENRI.
Hé bien , je vois donc un vaillant rebelle de ce
ACTE V, SCÈNE IV. i55
nom-là. Je suis le prince de Galles; et n'espère pas, Percy , partager plus long-temps aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même sphère; et une seule Angleterre ne peut su- bir à la fois le double règne de Henri Percy et du prince de Galles.
HOTSPUE.
C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue d'en finir d'un de nous deux ; et plût au ciel que ton nom fût dans les armes aussi grand que le mien !
HENRI.
Je le rendrai plus grand avant que nous nous sé- parions. Tous ces honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en faire une guirlande pour ceindre mon front.
HOTSPUR.
Je ne puis endurer plus long-temps tes vanteries.
( Ils combattent. > (Entre Falstaff.)
FALSTAFF.
Bravo, Hal! donne ferme, Hal!.. Oh! vous ne trouverez pas ici un jeu d'enfant; je puis vous en re'pondre.
(Entre Douglas; il se bat avec FalstaiF qui tombe comme s'il était mort. Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe. )
HOTSPUR.
0 Henri ! tu m'as ravi ma jeunesse : mais j'en- dure plus volontiers la perte d'une vie fragile , que ces titres glorieux que tu as conquis sur moi : ils blessent ma pense'e plus douloureusement que ton
i56 HENRI IV,
épëe n'a blessé mon corps. — Mais après tout, la pensée est dépendante de la vie , et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont l'empire s'é- tend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oti ! Je pourrais prédire dans l'avenir — si la pesante et froide main de la mort ne glaçait déjà ma langue. — Non , Percy , tu n'es que poussière, et une pâture pour ,
(Il meurt. ) HENRI.
Pour les vers, brave Percy! Adieu, cœur grand et fier ! Ambition mal tissue , comme te voilà res- serrée ! Quand ce corps renfermait une âme , un royaume n'était pas assez vaste pour elle : mainte- nant , deux pas de la terre la plus vile sont un es- pace suffisant, -r— Cette terre qui te porte mort, ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi. — Si tu étais encore sensible aux éloges , je ne te montrerais pas une si tendre affection. — Que ma main officieuse voile ta face mutilée ! Je me saurai même bon gré en ta considération , de te rendre ces devoirs d'une amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux : que ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée dans ton épitaphe. ( // aperçoit Faïstaff étendu par terre. ) Quoi , c'est toi , mon vieux camarade ! Cette énorme masse de cliair n'a- t-elle donc pu garder un peu de vie ? Pauvre Jack , adieu donc. J'aurais du traiter mieux que toi un homme qui valait mieux. — Ta perte me laisserait un large vide, si j'étais fort amoureux de folies. — La mort n'a pas frappé aujourd'hui de chair si
ACTE V, SCÈNE lY. ,57
gï'asse , quoiqu'elle en ait immole' de beaucoup plus chères ^^^^ dans cette sanglante mêle'e. Je yeux te faire ouvrir tantôt : en attendant , reste ici dans le sang à côté du noble Percy.
(Il sort. ) FALSTAFF, se levant lentement.
M'ouvrir ! Oh ! si tu me fais ouvrir aujourd'hui , je vous permets aussi de me saler et de me manger demain. Sangbleu! il était grand temps de contre- faire le mort , ou ce colérique fërailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout , écot et impôts. Contre- faire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait : c'est mourir qui est contrefaire ; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort , lorsque par ce moyen-là on vit, ce n'est point là contrefaire. C'est bien la véritable et la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma vie. — Morbleu , je suis encore effrayé de ce salpê- tre de Percy, tout mort qu'il est. — Mais s'il n'était aussi qu'un mort contrefait , et qu'il allât se rele- ver, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon que la mienne ; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai que je l'ai tué. Quoi ! n'aurait-il pas pu se relever aussi-bien que moi? Il n'y a que des yeux qui pussent me dé- mentir, et personne ne me voit C'est pourquoi
mon ami ( il donne un coup d'épée à Percj ) encore cette blessure de plus dans la cuisse , et vous allez venir avec moi.
(Il charge Hotspur sur son dos,)
i58 HENRI IV,
(Renlrenl le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.) HENRI.
Allons , mon frère , tu as bravement e'trenne' ton e'pëe vierge encore.
LANCASTRE.
Mais doucement : qui voyons-nous-là ? Ne m'avez- vous pas dit que ce gros corps était mort ?
HENRI.
Oui , je vous l'ai dit , et je l'ai vu mort , sans res- piration , et sanglant sur la poussière. — ^ Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui se joue de nos yeux? Je te prie , parle-nous. Nous n'en croirons pas nos yeux sans le témoignage de nos oreilles. — Tu n'es pas ce que tu parais.
FALSTAFF.
Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double , mais si je ne suis pas Jean FalstafF, je ne suis qu'un Jean. {Jetant le corps de Percj à terre. ) Voilà Percy : si votre père veut me donner quelque récompense honorable , à la bonne heure : sinon , qu'il tue lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être fait duc ou comte ; c'est ce dont je puis vous assurer.
HENRI.
Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi , je t'ai vu mort.
FALSTAFF.
Toi ? mon Dieu , mon Dieu, comme ce monde est adonné au mensonge. — Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine , et lui aussi.
ACTE V, SCÈNE IV. î5o
Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonne'e à l'horloge de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire , à la bonne heure ; sinon , le pe'che' en demeurera à la charge de ceux qui de- vraient récompenser la valeur ; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.
LANCASTRE.
C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais entendu.
HENRI.
C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... Allons , porte avec honneur ton far- deau sur ton dos. Pour moi, si un mensonge peut t'être bon à quelque chose , je te promets de le dorer des plus belles paroles que je puisse trouver. (0/3 sonne la retraite, ) Les trompettes sonnent la retraite ; la journée est à nous. Venez, mon frère: allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons qui de nos amis sont morts , et lesquels survivent.
(Sortent le prince Henri et le prince Jean.) FALSTAFF.
Je vais les suivre , comme on dit , pour la récom- pense ; que celui qui me récompensera , soit récom- pensé du ciel! — Si je deviens plus grand, je de- viendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin d'Espagne, et je vivrai proprement et honnê- tement comme un noble doit vivre.
(n sort emportant le corps d'Hotspur.)
\6& HENRI IV,
SCÈNE V.
Une autre partie du champ de bataille.
Les trompettes sonnent. Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN^ WESTMORELAND, et d'autres, avec WOR- CESTER et VERNON, prisonniers.
LE ROI.
C'est ainsi que la re'volte trouve toujours son châ- timent ! Malveillant Worcester ! Ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce , votre pardon , dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos offres en sens contraire , et abuser de la mission dont t'a- vait chargé ton neveu î trois chevaliers de notre ar- mée que cette journée a vus périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette heure', si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à rétablir entre nos armées une haute con- corde.
WORCESTER.
Ce que j'ai fait , ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et je supporterai patiemment mon sort, puis- qu'il tombe sur ma tête sans que je puisse l'éviter.
LE ROI.
Conduisez Worcester à la mort , et Vernon aussi. Quant aux autres coupables, nous y réfléchirons. ( Les gardes emmènent TVorcester et Vernon. ) Quel est l'état du champ de bataille?
ACTE V, SCÈNE V. i6i
HENRI.
Quand l'illustre Écossais , le lord Douglas, a vu que la fortune du combat l'abandonnait entière-